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Liza (1972), de Marco Ferreri

 

« Est-ce que c’est possible de vivre seul ? » - « Oui, on s’y habitue très facilement. »

Une femme qui a du chien…

C’est l’histoire de Giorgio (Marcello Mastroianni), un peintre qui a décidé de vivre en ermite avec son chien Melampo sur une île du Sud de la Corse. Sa tranquillité est troublée par l’arrivée sur l’île de Liza (Catherine Deneuve), magnifique femme blonde qui a quitté le bateau de ses amis sur un coup de tête. S’attachant à Giorgio, elle tue Melampo en le faisant nager jusqu’à épuisement puis prend sa place auprès de son maître, en se délestant de son humanité. Une étrange relation s’établit alors entre les deux protagonistes.

Quelle connerie, ce film ! Il ne s’y passe quasiment rien. On ne sait pas de quoi vit ce mec (d’amour et d’eau fraîche ?) car s’il pêche des poissons, il a aussi du pain, des œufs et une petite cuisinière ! Et d’elle, on ne sait strictement rien. Pas bien grave, me direz-vous car l’essentiel est ailleurs. Mais où ? Quoi qu’il en soit, au bout de 30-40 minutes, l’ambiance passe du « glamour » au malsain avec tout d’abord le meurtre du clébard puis la relation sado-maso qui s’instaure entre le couple star (à la ville comme à la scène et dont le fruit de l’union, Chiara, naquit cette même année 1972). Rester à genoux ou à quatre pattes, boire dans une gamelle, avoir un collier, aller chercher le bâton qu’envoie au loin Mastroianni ou lui lécher la joue ou la main, tout ou presque y passe pour notre pauvre Cathy, par ailleurs toujours aussi superbe et qui nous dévoile à nouveau un sein (chose assez rare). Déstabilisant et complètement grotesque. Comme durer une heure trente (la durée typique du projet bâtard) sur une île avec un postulat si mince n’est pas chose aisée, on invente une « intrigue » parallèle et Mastroianni doit se rendre à Paris au chevet de sa femme qui a tenté de se suicider. Deneuve l’y rejoint alors qu’il le lui a interdit (comment l’a-t-elle retrouvé ? On s’en branle…). Et ils repartent sur l’île où, après quelques désagréments, une issue que l’on pressent fatale les attend, leur tentative de s’en échapper étant vouée à l’échec. A des années-lumière de son successeur La grande bouffe : les paysages, le couple vedette et c’est marre !  

L’agression (1975), de Gérard Pirès

 

« Ce bout de viande est dégueulasse. C’est mal cuit, c’est dur, c’est une semelle. C’est d’la merde ! » - « Ah non, c’est d’la bavette ! » - « Non, c’est d’la merde ! »

Chronique de la violence (et de la connerie) ordinaire…

C’est l’histoire d’un mec, Paul Varlin (Jean-Louis Trintignant), il part en vacances avec sa femme et leur fillette de 10 ans. Après un arrêt buffet, ils sont pourchassés sur l’autoroute par trois motards. S’ensuivent accident et bagarre, Varlin perd connaissance. A son réveil, il découvre les corps sans vie de son épouse et de sa fille. L’enquête patinant, il décide de se faire justice lui-même.

Mais pourquoi diable me suis-je laissé tenter par ce film ? Le casting, probablement, avec l’icône Deneuve, l’ambigu Jean-Louis Trintignant et Claude Brasseur. Car pour le reste, il présente deux « red flag » : l’univers des motards et leurs engins bruyants et polluants (dans mon monde idéal, ça vire direct…) et « la loi du talion ». En nous montrant des crimes horribles (notamment sur une enfant, qui plus est), on nous pousse de fait, instinctivement, à adhérer au comportement vengeur du père de famille, j’ai horreur d’un tel procédé. De Gérard Pirès, on se souvient surtout, si ce n’est exclusivement, qu’il fût « mandaté » par Luc Besson pour mettre en scène le premier volet de sa franchise putassière Taxi (encore des bolides sans respect pour notre audition et nos bronches). Il s’est bien « fait la main » ici, même filmage de virages au ras du bitume. C’est terrible mais y’a rien qui va dans ce film, il défie constamment les lois de la vraisemblance. Premier constat : à part la bagnole de Trintignant et les trois motards, y’a presque dégun sur cette putain d’autoroute. Deuxième constat : un motard parvient à voler les lunettes que Trintignant a sur le nez. Vous croyez que ce dernier remonterait sa vitre pour autant ? Que nenni ! Je continue ? Notre héros n’a pas l’air si bouleversé que ça d’avoir perdu femme et enfant, si ce n’est un peu d’énervement face à quelques questions policières. Vous en voulez encore ? Le must : ivre, il lui vient l'envie de baiser rien de moins que… sa belle-sœur ! D’accord, celle-ci a les traits de Deneuve, mais quand même… Sa belle-sœur quelques jours après un tel drame… Et vous savez quoi ? Après s’être vigoureusement débattue et sur le point de le quitter, finalement… elle accepte (la scène n’est pas montrée). On « dream » total, là… Après ça, on se tape encore une interminable course-poursuite entre nos deux tourtereaux et une palanquée de motards. Et on termine par un beau carambolage (de quoi justifier un budget et des heures d’intermittents pour les cascadeurs…) lors du « twist » final (et non, c’était pas les motards les coupables…), sur une autoroute malgré tout assez peu fréquentée. Mais que sont venus faire ces trois grands acteurs dans cette galère ?       

L’argent de la vieille (1972), de Luigi Comencini


« Hé, Jolanda ! Regarde-moi ça, si maman te voyait dans cette tenue… Avec le cul à l’air devant tout le monde… »

C’est l’histoire d’une milliardaire américaine, dite « La vieille » (Bette Davis, morte à Neuilly), qui parcourt le monde au gré de ses envies. Passionnée par un jeu de cartes appelé la « scopa », qui nécessite mémoire et réflexion, elle profite de ces escales pour y jouer avec des personnes peu fortunées, voire nécessiteuses, afin de leur prouver sa supériorité. Elle leur prête une mise de départ pour qu’ils puissent participer et la récupère sans coup férir par ses victoires successives. A Rome, elle s’est entichée du couple formé de Peppino (Alberto Sordi) et Antonia (Silvana Mangano), soutenus par tout le bidonville dans lequel ils résident, qui espère leur victoire pour en partager les gains. Les parties s’enchainent dans la somptueuse villa de la milliardaire.
 

Ah, tiens, c’est bon, ça. Ces « Ritals » ont visiblement tout compris. Faire passer des messages, poser un regard lucide sur leurs contemporains, livrer une analyse de la société, dans le contexte historique et social de l’époque, le tout en évitant le manichéisme et le sentencieux plombant (Bong Joon-ho a dû prendre des notes). Cet Argent de la vieille bénéficie d’un pitch original et nous plonge dans l’univers des jeux de cartes, plus précisément cette « scopa », une sorte de belote mettant aux prises deux équipes de deux joueurs. Ces parties sont une allégorie de la lutte des classes et du combat entre le capitalisme impérialiste américain, incarné par « La vieille », et le (lumpen)prolétariat italien, qui prend les traits du couple Sordi – Mangano. Ce dernier est soutenu, y compris financièrement pour les mises de départ, par tout un bidonville, filmé sans misérabilisme ni démagogie, avec tendresse et moquerie mais aussi par les domestiques de la milliardaire. Il n’y a pas les gentils pauvres d’un côté et la méchante « vieille peau » friquée de l’autre. Enfin, si mais c’est plus compliqué que ça. Si les premiers veulent gagner par cupidité, la motivation de la seconde, bouffie d’orgueil, est de démontrer sa supériorité. A l’arrivée, cette course effrénée pour le profit et cet argent qui fait décidément tourner les têtes ne fait aucun vainqueur mais que des vaincus, symbolisée par un « twist » final inattendu (que les plus attentifs et astucieux auront peut-être deviné), où le personnage de la fille ainée du couple de prolos, qu’on pensait secondaire, révèle toute son importance. En dépit de quelques facilités (la villa qui surplombe le bidonville, le contraste entre la Rolls-Royce de la milliardaire et la mini-camionnette toute pourrie de Sordi, OK, on a compris les images…) et d’une séquence un peu lourde et longuette où Sordi fait (à nouveau) le « clebs » en suppliant Mangano de le pardonner d’avoir foiré les parties de cartes, ce film est un très bon moment et un bel exemple de « comédie à l’italienne » réussie.

Profession : reporter (1975), de Michelangelo Antonioni

 

« Jusqu’ici, j’étais quelqu’un d’autre mais j’ai changé pour du neuf. »

On ne meurt que deux fois…

C’est l’histoire d’un mec (le grand, l’immense Jack Nicholson), il est reporter (d’où le titre). Alors en Afrique, il découvre le corps sans vie d’un type avec qui il avait sympathisé dans la chambre d’hôtel de celui-ci. Constatant sa ressemblance physique avec lui et déçu par son existence, il décide d’échanger son identité avec celle du défunt et de commencer une nouvelle vie en se déplaçant au gré des rendez-vous et voyages notés dans son carnet. Il aurait pas dû…

Encore de sacrés plans au menu de ce nouvel Antonioni : Nicholson se penchant d’un téléphérique au-dessus du port de Barcelone (faut pas avoir le vertige…), la Casa Milà construite par Gaudí (toujours dans la capitale catalane), le désert africain, l’image d’archive de l’exécution d’un prisonnier politique en Afrique (scène censurée dans plusieurs pays) ou encore la tristement célèbre Maria Schneider (une actrice qui ne comptait pas pour du… beurre), les bras en croix à l’arrière d’une décapotable le long d’une route bordée de platanes. Et un incroyable plan-séquence de sept minutes, tour de force technique, lors de la scène finale. Mais l’histoire, putain… D’un mou et d’un chiant… L’échange d’identité avec celle d’une personne décédée, la soif d’une liberté impossible, l’errance existentielle, l’enfermement dans le mensonge et le sentiment d’être traqué… J’ai pensé en vrac à Plein soleil (et son remake hollywoodien Le talentueux Mr Ripley), La moustache (Nicholson en porte une fausse à un moment) et L’adversaire / L’emploi du temps. Ainsi donc, notre cher Jack va caler ses pas sur ceux d’un défunt (dont il découvrira qu’il était marchand d’armes) en suivant son carnet de rendez-vous, tout en tentant d’échapper à sa femme partie à la recherche de ce même défunt, qu’elle pense être la dernière personne à avoir vu son mari vivant (j’espère que vous suivez…). Son périple le mènera à Munich, Barcelone et Madrid. Il sera aidé dans sa tâche par une jeune femme (Maria Schneider), avec qui il aura une idylle. Mais tels les héros des films sus-cités, il n’échappera pas indéfiniment à son mensonge. Conclusion imparable : c’est pas parce qu’on a une vie de merde qu’il faut chercher à l’échanger contre celle du roi du Maroc… Ou « l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs ». Ou encore « on sait ce qu’on perd, on sait pas ce qu’on gagne ». Bref, vous avez compris…


MASH (1970), de Robert Altman

 

Encéphalogramme plat…

C’est l’histoire de trois chirurgiens (Donald Sutherland, Tom Skerritt et Elliott Gould) qui débarquent dans un camp militaire de l’US Army lors de la guerre de Corée en 1951. Bien que compétents, ils sont aussi farceurs, dragueurs et volontiers rebelles. Bien sûr, cela va faire des étincelles avec leur hiérarchie…


On avait dit « pas de film de guerre », putain, chier ! Merde, putain… Fait chier. Oui mais, oh : Robert Altman, l’homme de Shorts Cuts, derrière la caméra, Palme d’or 1970 à Cannes, conservation à la Bibliothèque du Congrès et inspiration de la série éponyme, rien que ça. Et alors ? Ben c’est quand même bidon ! Je lis « humour potache ». Ah ouais, super... Le compagnon de tente (Robert Duvall) de l’échalas Sutherland et de Skerritt les soule avec ses sermons ? Qu’à cela ne tienne, ils lui foutent la honte en diffusant via les haut-parleurs du camp ses ébats avec une infirmière (Sally Kellerman). Et ils exhiberont la même Kellerman nue aux yeux du camp en soulevant la tente où elle prend sa douche, dans le but de vérifier « si c’est une vraie blonde ». Qu’est-ce qu’on s’amuse, hein, arrêtez, j’ai des crampes d’estomac… Y’a aussi un dentiste suicidaire car il pense avoir des penchants homosexuels et à la fin, un match de football américain (un sport dont seuls les Zaméricains peuvent comprendre les règles…) sujet à un pari financier. Nos trois gars et leur équipe remporteront la mise grâce à un plan savamment orchestré, avant que Sutherland et Skerritt ne repartent comme ils étaient arrivés, laissant leur compère Gould à son triste destin (lui n’a pas reçu d’ordre d’évacuation, ben merde alors…). Près de deux heures d’un ennui mortel, parsemé de scènes parfois sanglantes d’opérations chirurgicales, où nos héros n’hésitent pas à « mettre les mains dans le cambouis ».  

Nous nous sommes tant aimés (1974), d’Ettore Scola

 

« Il faut que tu choisisses, Nico : ou ton idéal ou ta famille ! » - « Mais pourquoi ? » - « Parce que le monde est comme ça ! »

« Nous voulions changer le monde mais c’est le monde qui nous a changé. »

Le futur, c’était mieux avant…

C’est l’histoire de l’Italie d’après-guerre et de son cinéma, à travers celle de trois amis maquisards et de la femme passée entre leurs bras : Antonio (Nino Manfredi), modeste brancardier, Gianni (Vittorio Gassman), avocat ambitieux, Nicola (Stefano Satta Flores), passionné de cinéma devenu enseignant et Luciana (Stefania Sandrelli), qui rêve de devenir actrice.

Bon ben, Scola pour le moment, y’a pas de quoi se taper le cul par terre (hormis Une journée particulière). Le « doux amer » désabusé, ça va un moment… Trois gars amis pour la vie (ou presque…) et une fille (enfin, surtout une), donc. Même idéal (de gauche, évidemment puisque la droite ne veut aucunement changer la société mais la perpétuer, le « changement » qu’elle invoque n’étant en réalité que des retours en arrière sur les avancées sociales ou sociétales, faites le test…) mais caractères assez différents : il y a l’idéaliste borné hostile à tout compromis (Stefano Satta Flores), le « bonne poire » mais jusqu’à un certain point (Nino Manfredi) et le type plus fourbe et « corruptible » (Vittorio Gassman) qui, par honte, évitera d’étaler sa réussite devant les deux autres. Ils se retrouvent de nombreuses années après s’être perdus de vue au lendemain de la libération de l’Italie. Leur parcours de vie et les changements survenus dans la société rendent leurs rapports plus conflictuels. Surtout quand Gassman puis Satta Flores s’amourachent de la fiancée de Manfredi (Stefania Sandrelli) et la lui piquent sans scrupules ou si peu (je ne vous « spoile » pas avec lequel des trois elle finira). La première heure est en noir et blanc pour respecter la chronologie historique et bien délimiter le flashback. Les références au cinéma (italien surtout mais pas que) sont nombreuses, à travers des séances de cinéma, un jeu télévisé ou des dialogues, deux des personnages (Satta Flores et Sandrelli) gravitant autour de ce milieu. Cette déclaration d’amour au 7ème Art culminera avec la reconstitution du tournage de la fameuse scène de la fontaine de Trevi de La dolce vita, avec Fellini et Mastroianni themselves dans leur propre rôle. Quelques idées de mise en scène, comme lorsque les personnages évoquent leurs pensées à voix haute, le reste de la scène et ses autres protagonistes, qui ne sont pas censés les entendre, se figeant à l’écran. Et les acteurs sont bons. Mais bon, ces « comédies à l’italienne » ne font pas rire, ni n’émeuvent particulièrement, ou alors en revoyant des extraits après coup, par l’efficacité du montage. Le « message », alors ? D’accord, nous étions plein d’espoir et envisagions l’avenir avec confiance mais les choses n’ont pas tourné comme on l’aurait souhaité. Ben les gars, si vous étiez déjà désenchantés en 1974, heureusement que vous êtes morts en 2026… Nous, c’est tout comme puisque nous sommes entrés depuis un moment déjà dans ce que j’appellerais l’ère de la « post-humanité », mi-robots (hyper « connectés », tâches et rythmes de vie automatisés…) mi-bêtes (inculture, instincts vils et grégaires…).  


Le topo de Vincent Macaigne :

Parfum de femme (1974), de Dino Risi

 

« Je vous lis la politique ? » - « Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse, de la politique ? Elle me garantit le grand chamboulement ? Non ? Alors… »

Là où il y a Gênes, il n’y a pas d’plaisir ?

C’est l’histoire de Fausto Consolo (Vittorio Gassman), militaire en retraite devenu aveugle et amputé d’une main suite à une explosion. Souhaitant se rendre à Naples pour y retrouver son ami Vincenzo, lui aussi aveugle, il se fait accompagner par Giovanni Bertazzi dit « Ciccio » (Alessandro Momo), jeune soldat. Ils feront des haltes à Gênes et Rome.

Nos amis ritals ne sont pas tant que ça les joyeux drilles espérés… Pour le moment, on ne peut pas dire que leurs films m’ont fait rire aux éclats… Nonobstant (ça va, j’ai perdu personne avec ce mot que plus personne n’emploie ?) le fait que, étant donné mon caractère, les larmes me viennent plus facilement que l’activation de mes zygomatiques. Que ce soit dans Le fanfaron, Au nom du peuple italien (tous deux de Risi) ou Affreux, sales et méchants de Scola, les gags ou les situations comiques ne sont pas légions. Les deux volets des Monstres sont inégaux et Le pigeon (Monicelli) n’est sauvé in extremis que par son incroyable chute. On est davantage dans la satire, le caustique voire le cynique que dans le potache (à part certains sketches des Nouveaux monstres). Ici, c’est carrément une comédie dramatique. L’histoire d’un ancien capitaine que son handicap visuel a plongé dans une profonde amertume. Pour contrebalancer la perte de sa vue, il a développé l’acuité de son odorat, qui lui permet de reconnaitre les femmes à leur odeur. Un rôle digne de l’Actors Studio qui garantit presque à coup sûr une récompense au comédien qui s’y colle. Ainsi, Gassman raflera le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes en 1975 et Al Pacino l’Oscar du meilleur acteur pour sa performance dans le remake U.S de 1992 (Le temps d’un week-end). En contrepoint du jeu exalté de Gassman, le tout jeune (17 printemps) Alessandro Momo, qui décèdera quelques semaines après le tournage dans un accident de moto, joue la carte de la sobriété dans le rôle d’un soldat sérieux et réservé. Notre duo improbable s’arrêtera à Gênes, où Gassman se paiera une prostituée (mais pas celle qu’il avait « commandé » à Momo) et à Rome, où il retrouvera son cousin prêtre. Si le rire n’est franchement pas au rendez-vous, l’émotion ne m’a hélas pas davantage atteint lors de la partie napolitaine, où Gassman repousse obstinément les attentions que lui porte la jeune Sara (Agostina Belli), amoureuse de lui depuis plusieurs années. Un film « à acteurs », à « one man show », quelques beaux paysages et c’est à peu près tout…     


Le topo d'Eric Toledano :

Michelangelo Antonioni : le yin et le yang…

 

Blow-Up (1966)

C’est l’histoire d’un mec photographe (David Hemmings) dans le Londres des années 60, qui prend notamment des clichés de jolies donzelles (tant qu’à faire…). Un jour, dans un grand parc, il photographie un couple à son insu. La femme (Vanessa Redgrave), s’en apercevant, le chasse puis il revient sur les lieux et prend de nouveaux clichés, alors que la femme s’enfuit en courant et que l’homme a disparu. Une fois revenu dans son laboratoire, en agrandissant (« blow-up » en anglais) plusieurs fois ses photos, il pense reconnaitre les indices d’un assassinat. 

Oui, vous l’avez deviné, je suis dans ma période « macaronis », comme les appellerait le beauf Jugnot des Bronzés, avec aujourd’hui le plus anglo-saxon des réalisateurs transalpins : Michelangelo Antonioni. Deux films, un succès (Blow-Up, Palme d’or à Cannes en 1967) et un échec (Zabriskie Point). Pourtant, j’ai largement préféré « l’échec »… Les deux films ont des points communs : captation de vastes étendues et d’une époque (un parc / le Londres des Swinging Sixties dans Blow-Up, la Vallée de la Mort / contre-culture et libération sexuelle des campus U.S dans Zabriskie Point), considérations esthétiques plus importantes que l’histoire, scène de sexe très découpée, musique dans « l’air du temps »… Blow-Up m’a fait autant d’effet qu’un plat de spaghettis froid. Il faut attendre trente minutes avant l’épisode du parc puis encore trente avant que le gars agrandisse ses photos et découvre la probabilité d’un crime. Quasiment aucun suspense policier, Antonioni préfère filmer un concert des Yardbirds, groupe anglais alors à la mode (Herbie Hancock se charge du reste de la B.O) et une scène de « batifolage » entre le photographe et deux modèles (dont Jane Birkin). Film sans queue ni tête, ou plutôt si puisqu’il s’achève en queue de poisson. Il m’aura au moins permis d’apprendre le coup d’éclat de Vanessa Redgrave lors des Oscars 1978, où elle remporta celui du meilleur second rôle féminin pour sa prestation dans Julia. De la pure science-fiction aujourd’hui, alors que nous en sommes exactement au même point. Chapeau bas, Madame.



Zabriskie Point (1970)

Quand t’es dans le désert…

C’est l’histoire de Mark (Mark Frechette), un étudiant très engagé dans la contestation qui gagne les milieux universitaires de Los Angeles en cette année 1969. Assistant au meurtre d’un étudiant noir suite à un tir d’un policier, il s’apprête à répliquer mais l’agent est abattu par quelqu’un ayant tiré avant lui. Craignant d’être pris pour le coupable, Mark vole un petit avion de tourisme et s’enfuit vers le désert de la Vallée de la Mort. Il croise sur sa route Daria (Daria Halprin), jeune secrétaire idéaliste, qui doit rejoindre son patron (Rod Taylor) à Phoenix.  

Bien plus intéressant par contre est ce « road movie ». Certains films brillent par leur scénario très bien huilé, d’autres par la qualité de leur mise en scène ou la performance de leurs comédiens, d’autres encore par leur esthétique. Zabriskie Point appartient à cette dernière catégorie. Il offre en effet de magnifiques images, sur fond musical parfaitement adapté (Pink Floyd et des titres d’autres groupes de l’époque comme les Rolling Stones ou le Grateful Dead) : le désert de la Vallée de la Mort et ses dunes, visions oniriques de couples faisant l’amour dans le sable et de l’explosion d’une luxueuse villa, filmées au ralenti. Un véritable « trip », comme on dit. Le film est aussi une charge contre l’aliénation consumériste et la société américaine, notamment la violence arbitraire de sa police (« je tire avant, je réfléchis - éventuellement - ensuite »), non sans humour (le prisonnier qui se fait appeler Karl Marx, que le flic orthographie sans moufter « Carl Marx »), ce qui lui attirera les foudres de l’Amérique puritaine sans pour autant récolter les louanges des milieux progressistes, qui trouveront naïve et caricaturale sa représentation de la « contre-culture ». Son duo d’acteurs vedette aura une très brève carrière cinématographique (deux autres films chacun) : Daria Halprin, après un bref mariage avec Dennis Hopper, quittera très vite le showbiz pour se tourner vers l'art-thérapie tandis que Mark Frechette connaitra un destin tragique (mort accidentelle en prison à seulement 27 ans après intégration dans une secte et braquage d’une banque).


Le topo d'Alice Winocour :

Une journée particulière (1977), d’Ettore Scola

 

« En définitive, on finit toujours par se rallier à l’opinion générale. Même si elle est mauvaise. »

« Ce n'est pas le locataire du 6ème étage qui est anti-fasciste. C'est plutôt le fascisme qui est anti-locataire du 6ème étage. »

C’est l’histoire d’amour, aussi improbable que brève et intense, entre une mère de famille nombreuse (Sophia Loren) et un intellectuel homosexuel (Marcello Mastroianni) dans un grand immeuble romain déserté par ses résidents, partis assister, ce 4 mai 1938, à la réception d’Hitler par Mussolini.


Quel beau film que voilà ! Est-ce bien étonnant avec à l’affiche deux légendes du 7ème Art, les divins Sophia Loren et Marcello Mastroianni, tous deux à contre-emploi (Elle, la « sex-symbol » en femme au foyer soumise, amochée et fourbue, Lui, « l’homme à femmes » en homosexuel) ? C’était jouer sur du velours. Tourné en sépia (on croirait presque du noir et blanc), tout en sobriété, le film débute par d’impressionnantes images d’archives de l’arrivée d’Hitler en Italie, reçu par Mussolini devant une foule immense, des bataillons militaires et des drapeaux italiens et nazis aux fenêtres. De quoi donner froid dans le dos. Puis, on entre dans le vif du sujet, au cœur d’un très grand immeuble avec cour intérieure. Là, Antonietta (Sophia Loren) s’affaire à réveiller et préparer le petit-déjeuner à son mari et à leurs six enfants, qui vont, comme tous les autres résidents de l’immeuble, assister à la cérémonie prévue à l’occasion de la rencontre entre les deux dictateurs. Une fois le bâtiment quasiment désert et comme tous les jours, elle s’occupe des tâches ménagères mais dans un moment d’égarement, son oiseau de compagnie s’échappe malencontreusement de sa cage et se pose sur une fenêtre en face. Antonietta remarque alors la présence d’un résident, Gabriele (Marcello Mastroianni), resté là lui aussi et se rend chez lui afin de récupérer l’oiseau. Ainsi a lieu la rencontre entre ces deux solitudes. Un homme et une femme, la petite histoire dans la grande. Les premiers contacts sont empreints de trouble, d’attirance réciproque mais aussi de crainte. Lui n’est pas attiré par les femmes (il ne l’avouera bien sûr que plus tard) mais « a besoin de parler », comme il l’indique à son ami au téléphone. Et on sent chez elle la frustration d’être cantonnée aux tâches subalternes par un mari évidemment macho. D’abord fidèle aux idéaux fascistes, elle est peu à peu ébranlée dans ses convictions au contact de cet être persécuté et condamné à la discrétion. Les prétextes pour se retrouver s’enchainent, sous l’œil inquisiteur de la concierge, jusqu’à un clash puis la concrétisation de cette passion amoureuse impossible, filmée toute en tendresse et retenue. Une belle histoire évidemment et malheureusement sans lendemain, qui prend fin dès le retour des habitants de l’immeuble. Inutile de préciser que ce film (et désormais sa simple évocation) a bien fait fonctionner mes glandes lacrymales… Le seul reproche, d’ordre « technique », que j’aurais à formuler est la présence sonore, tout au long de la rencontre Loren – Mastroianni, de la retranscription radiophonique de la cérémonie en l’honneur des deux tyrans (effet certes voulu), ce qui vient parfois masquer certains dialogues. Du coup, la V.O chère aux cinéphiles est peut-être ici à conseiller. A noter la présence, parmi la « smala », d’Alessandra… Mussolini (alors âgée de 15 ans), nièce de Loren (pauvre Sophia...) et future figure de l'extrême-droite italienne. La petite-fille du « Duce » dans un film puissamment antifasciste, voilà un joli pied de nez de la part de Scola. Que le Cinéma est grand quand il est comme ça... 

Au nom du peuple italien (1971), de Dino Risi

 

« Aucune pitié ni remord dans ton regard. Pitié et pouvoir sont incompatibles. Jolie formule, je la r’placerai. »

« Nous sommes malheureusement indispensables à la société. » - « Actuelle. »

C’est l’histoire de Mariano Bonifazi (Ugo Tognazzi), petit juge italien sans illusion sur la nature humaine mais obstiné, qui enquête sur la mort suspecte d’une jeune call-girl. Des indices le mettent sur la piste de Lorenzo Santenocito (Vittorio Gassman), riche industriel sans scrupule, typiquement le genre de personnages qu’il déteste. Mais est-il vraiment le coupable ?

La Droite, au moins dans sa version la plus autoritaire, s’attaque TOUJOURS à l’Education, la Justice, la Culture et aux syndicats de salariés. C’est même à ça qu’on la reconnait. Elle ne devrait donc pas s’étonner qu’ils le lui rendent bien. Secteurs considérés comme « improductifs » et « coûteux » (el famoso « c'est avec nos impôts ! »), donc foncièrement incompatibles avec son obsession de la rentabilité, milieux « politisés » (comprendre par là : « pas de son bord », sinon ça ne la dérangerait pas…), peuplés de « privilégiés déconnectés de la réalité » empêcheurs de s’enrichir (et polluer, précariser…) en rond, censés comploter contre le bon-petit-peuple-qui-travaille-dur-sans-rien-dire et propager des idées « subversives » dangereuses pour la société (l’ordre établi). A ce sujet, lire les propos hallucinants de Sébastien Chenu, notre potentiel prochain ministre de la Culture (que le bon Dieu, s’il existe, nous en préserve) : « Aimez-vous la Culture ? » - « Ça dépend laquelle » (sic) ; « Ce n’est pas à l’Etat de dire ce qui est beau et ce qui est laid » (inversion accusatoire typique, lui qui laisse clairement entendre que rap et techno ne seraient pas à la fête s’il arrivait aux responsabilités) ; « La vocation de l’audiovisuel public, c’est d’être privatisé » (TF1 fût en effet un magnifique exemple du très haut niveau culturel promu par une chaine privée…) and, last but not least, « Un bon film, c’est un film qui fait des millions d’entrées » (re-sic), exposant ses goûts en la matière, certes respectables mais sentant un peu le renfermé (Le Comte de Monte-Cristo, La môme, ce genre…).

Gauche Vs. Droite, Justice Vs. Economie, Dino Risi nous refait donc le match à travers la confrontation de ces deux personnages que tout oppose. Des rôles « cousus main » pour ces deux géants du cinéma italien (du cinéma tout court) que furent Ugo Tognazzi et le protéiforme Vittorio Gassman. Ce dernier, capable de passer du charme à la menace en un battement de cil, est particulièrement à l’aise dans la peau de ce riche homme d’affaires véreux. Risi pose un regard désabusé sur le monde qui l’entoure : corruption et collusion entre mondes politique et économique, services publics laissés à l’abandon (le Tribunal de Justice qui s’effondre partiellement et transféré dans une caserne militaire), prédominance des intérêts financiers et commerciaux sur les considérations environnementales et de santé publique (la mouette et les poissons morts après les rejets industriels toxiques dans la mer), poids de l’inertie, « religion » footballistique (les rues sont pourries mais qu’importe puisque la Squadra Azzura a gagné…)… C’est fou de se dire que plus d’un demi-siècle plus tard, absolument rien n’a changé. Et situation transposable à peu près partout ailleurs qu’en Italie, à des degrés divers. On ne rit pas à gorge déployée, ce n’est pas du comique visuel (mis à part, dans une certaine mesure, lors du final), le ton est plutôt acerbe et l’ensemble est finement observé. Le film évite le piège du manichéisme et la fin ouverte donne des gages aux pourfendeurs du « gouvernement des juges (« rouges ») » (?), sur le mode « finalement, personne n’est totalement vertueux ». Tognazzi semble en effet sombrer dans l’obsession de la vengeance personnelle et voit des Gassman partout (successivement grimé en ecclésiastique, en militaire, en indigent et même en bimbo) dans la foule en liesse fêtant la victoire de l’équipe nationale de football. Le cinéma italien regorge immanquablement de trésors et si ce Au nom du peuple italien n’est (quand même) pas un diamant 25 carats, il n’en demeure pas moins une belle petite pépite.    


Le topo d'Albert Dupontel :

L’homme qui aimait les femmes (1977), de François Truffaut

 

« On ne peut pas faire l’amour du matin au soir. C’est bien pour ça qu’on a inventé le travail. »

Femmes, je vous aime…

C’est l’histoire d’un mec (Charles Denner) qui… aime les femmes. Ben oui, c’est dans le titre. Et c’est tout ? A peu près. Il se met à écrire un bouquin pour compiler toutes ses aventures sentimentales (enfin, plus charnelles que sentimentales…).



Film infaisable aujourd’hui. Quand bien même il n’y a là rien de graveleux (deux poitrines dénudées et un épisode de triolisme, tout au plus), tous ces plans sur des belles gambettes de femmes (et un peu plus haut si affinités), ça ne passerait plus de nos jours. Et déjà à l’époque, ça commençait : même Jean-Louis Trintignant, sur un plateau TV promotionnel avec Truffaut et Denner (bonus du DVD), bien que ne trouvant pas le film misogyne, y pointera « l’objectivation de la femme ». Un homme et toutes ces femmes, ça aurait fait un très bon « scénario » de film porno, qui faisait florès à l’époque. Mais enfin, même en ces temps de « libération sexuelle », toutes ces femmes ouvertes aux approches plus ou moins frontales (plus que moins, d’ailleurs) de ce dragueur invétéré, c’est de la science-fiction, du cinéma. Charles Denner n’avait rien d’un playboy (il n’avait pas l’impression de serrer la main de quelqu’un quand il se mouchait ? 😄) mais il va très bien dans ce rôle de Casanova ténébreux. A part ça, c’est verbeux avec la voix off de Denner qui narre en flashback ses aventures amoureuses passées. Truffaut, c’est l’ancêtre des Desplechin, Podalydès et consorts. La Nouvelle Vague : des cinéastes qui se rêvaient écrivains, comme Gainsbourg se rêvait peintre. Sauf que Gainsbourg a fait de bien meilleures choses dans la chanson qu’eux dans le cinéma, à mon avis…

Affreux, sales et méchants (1976), d’Ettore Scola

 

« La famille, c’est comme les godasses : plus elles vous serrent, plus elles vous font mal, voilà ! »

Les Groseille en Italie…

C’est l’histoire de Giacinto (Nino Manfredi), un patriarche borgne et acariâtre, et de sa nombreuse famille (trois générations), vivant tant bien que mal dans un taudis des bidonvilles de Rome, dans les années 1970. Détenteur d’un million de lires, obtenu en guise d’indemnisation pour la perte de son œil au travail, il vit dans la paranoïa que celui-ci puisse lui être volé par sa famille. Un jour, il s’éprend d’une prostituée obèse et l’emmène vivre avec lui. Pour son épouse Matilde (Linda Moretti) et le reste de sa famille, c’est l’affront de trop…

Film vu sur Youtube, le DVD, malgré sa quasi-absence de rayure, faisant un bruit assourdissant pendant la lecture… Avec un tel sujet, il y aurait eu de quoi faire… Et bien à mon avis, Scola n’en a pas fait assez. Cela reste en effet relativement « sage ». Ce rôle de père de famille frustre est taillé sur mesure pour ce genre d’acteurs italiens de l’époque, gageons qu’un Gassman ou un Tognazzi s’en serait également tiré à merveille. Les autres membres de la famille (possiblement pas tous professionnels) sont aussi très bien campés (mention pour la grand-mère en fauteuil toujours plantée devant la télé). Il y a bien quelques saillies salaces et/ou comiques, ce qui introduit (sic) un peu de « légèreté » dans un quotidien par ailleurs sordide (misère et insalubrité dignes du Tiers-Monde) mais ça manque globalement de rythme et d'approfondissement (personnages, situations). Heureusement, la dernière partie du film, où la famille, sous l’impulsion de la mère, tente de se débarrasser de Manfredi, booste un peu l’ensemble. « Sales », y’a aucun doute mais « affreux » et « méchants », finalement pas tant que ça…  

 

Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975), de Pier Paolo Pasolini

 

« Elles ne savent pas que la bourgeoisie n’a jamais hésité même à tuer ses fils. »

« Rien n’est plus contagieux que le Mal. »

Vous ne mangerez plus de mousse au chocolat de la même façon…

C’est l’histoire de quatre gus fascistes de Salò, dans l'Italie de 1943 (le Duc, l’Évêque, le Juge et le Président). Ils font kidnapper neuf jeunes filles et neuf jeunes garçons, s’enferment avec eux, quelques miliciens et prostituées dans un palais isolé et se livrent à divers actes de dépravation.


Bon, ça, c’est fait. Face à la réputation plus que sulfureuse de cette œuvre, transposition à la Seconde guerre mondiale des Cent Vingt Journées de Sodome du marquis de Sade, je n’en menais pas large au moment d’insérer son DVD dans mon lecteur. Tiendrai-je le coup, moi le plutôt hyper-sensible, vivant parfois les films comme s’il s’agissait de documentaires (bon signe, cela prouve leur réalisme) ? Et bien dans l’ensemble oui, je n’ai détourné le regard que deux fois lors de la séquence finale (langue coupée et œil énucléé !). Et j’ai (sou)ri en deux occasions, notamment lors du… repas fécal (!). Car oui mes chers amis, ce film est une lente descente aux enfers ou plutôt une ascension progressive vers l’horreur la plus crue. C’est glauquissime quasiment de bout en bout, la violence y est avant tout psychologique avant de devenir physique lors du final vu à travers des jumelles. Vous y verrez donc quatre types monstrueux (excellement choisis, avec des « tronches » adéquates : un barbu, un moustachu dégarni, un atteint de strabisme…) laisser libre cours à leurs fantasmes sexuels sadomasochistes les plus pervers qui soient, incluant toutes sortes de sexualité, humiliations, maltraitance, scatologie, torture et meurtres tout au long des quatre actes (le Vestibule de l'enfer, le Cercle des passions, le Cercle de la merde et le Cercle du sang) qui composent le métrage. Et tout ça pour quoi ? La critique de la bourgeoisie et de la société de consommation, ce nouveau fascisme, comme dans le tout aussi sexuel et scatologique mais nettement moins violent et plus rigolo La grande bouffe d’un autre réalisateur transalpin, Marco Ferreri. Un film à replacer donc dans son contexte historique. Au-delà de l’effroi provoqué par ces visions répugnantes, j’ai trouvé la réalisation, l’interprétation et les décors fort réussis. Pour le reste, la légende est connue (vol de bobines, assassinat de Pasolini avant qu’il ait terminé le montage) et son pouvoir de fascination a agit sur bon nombre de cinéastes parmi les plus « frappadingues » (Haneke, Noé, Claire Denis, Catherine Breillat…). Si vous pensez avoir les reins suffisamment solides (un conseil : à éviter après un repas trop lourd…), voyez-le. Il appartient à l’Histoire, maintenant.

Vol au-dessus d'un nid de coucou (1975), de Miloš Forman

 

« Mais de vous à moi, Docteur… euh… elle avait peut-être que quinze ans mais quand on est devant une belle fente bien rouge qu’on peut toucher, là, j’crois pas qu’il faut être cinglé pour… Et c’est bien votre avis aussi ? » - « Je vous entend parfaitement. »

Réalisation : Miloš Forman

Scénario : Bo Goldman et Lawrence Hauben, d’après le roman éponyme de Ken Kesey (1962)

Pays : Etats-Unis

Année : 1975

Genre : Drame

Avec : Jack Nicholson, Louise Fletcher, William Redfield, Brad Dourif, Will Sampson, Danny DeVito, Christopher Lloyd, Sydney Lassick, Scatman Crothers.

Synopsis : Condamné pour diverses agressions et un viol sur mineur, Randall Patrick McMurphy simule la folie pour échapper au pénitencier. Il intègre alors un hôpital psychiatrique afin qu'on évalue sa santé mentale. Les thérapies y sont dirigées d’une main de fer par l’infirmière en chef Miss Ratched, une femme autoritaire et impassible à laquelle McMurphy va très vite s’opposer…

Pourquoi ? J’ai donc revu ce film « bouleversifiant » d’humanité, qui a mon âge et dans lequel une poignée de malades mentaux sont aux prises avec une infirmière tyrannique, portant le sadisme et la cruauté sur son visage. Sous l’impulsion d’un sociopathe simulateur, ils vont progressivement braver ce système intransigeant et retrouver goût à la vie et à la liberté. Parfois drôle mais aussi poignant et (très) dur. Quelle justesse dans l’interprétation (Nicholson et ses colères homériques, Fletcher, Dourif, DeVito… tous !) et dans les situations ! Que voulez-vous que je vous dise de plus ? Grand chelem des cinq principaux Oscars mérité, chef-d’œuvre et pis c’est tout.   

Taxi Driver (1976), de Martin Scorsese

 

« You talkin' to me ? »

« Quand on a ton âge, on tringle… De toutes façons, t’as pas l’choix, on est tous baisé. Enfin, plus ou moins… »

Réalisation : Martin Scorsese

Scénario : Paul Schrader

Pays : Etats-Unis

Année : 1976

Genre : Drame

Avec : Robert De Niro, Cybill Shepherd, Peter Boyle, Jodie Foster, Harvey Keitel, Leonard Harris, Albert Brooks.

Synopsis : Travis Bickle, ancien marine, est chauffeur de taxi de nuit à New York. Prostitution, drogue, délinquance, il y est le témoin de la dépravation humaine. Solitaire et insomniaque, un rayon de soleil apparaît dans sa vie à l’occasion de sa rencontre avec Betsy, une assistante du sénateur et candidat à la présidentielle Charles Palantine. Hélas, il perd sa confiance après avoir commis la bêtise de l’emmener voir un film pornographique, dont il est friand. Dès lors, notre homme va sombrer dans la folie et la violence.

Pourquoi ? Scorsese, je m’incline face à ses réalisations incroyablement rythmées et spectaculaires mais je suis rétif à sa complaisance envers la violence (le gerbatique final du par ailleurs grandiose Casino). Elle est présente ici aussi mais en toute fin et filmée avec des couleurs pastel, ce qui l’atténue quelque peu. Bon, la frustration, l’ennui, la solitude (et… le porno), ça me parle, forcément. A fortiori quand c’est filmé par Martin (qui joue aussi un petit rôle de client du taxi), interprété par Bobby, Jodie et Harvey et parcouru par les délicieuses effluves jazz de Bernard Herrmann. Palme d’Or 1976 et classique absolu du « Nouvel Hollywood ».    

Conversation secrète (1974), de Francis Ford Coppola

 

Là où il y a Gene, il n’y a pas d’plaisir ?

C’est l’histoire d’un mec, Harry Caul (Gene Hackman), qui est un as de la filature. Pour l’un de ses commanditaires, il enregistre la conversation d'un jeune couple dans la foule à San Francisco. Il pressent que celui-ci est en danger, ce qui réveille en lui le trauma d’une mission précédente s'étant soldée par la mort d'une famille entière. Voilà notre homme en proie à la méfiance et aux scrupules…

Un peu déçu par cette Palme d’or 1974. En raison du parti pris du scénariste et réalisateur Coppola pour l’étude de caractère, en l’occurrence celui du personnage principal joué par Gene Hackman, disparu l’an dernier dans de bien tristes circonstances (la « Grande faucheuse » n’a malheureusement pas chômé en 2025 pour nos vedettes du 7ème art…). Donc ça traine en longueur pour bien souligner ses côtés secret et solitaire. Il faut attendre la dernière demi-heure pour qu’il y ait un peu d’action, de suspense et que se dénoue cette intrigue par ailleurs assez peu palpitante. Qui ne s’avère pas conforme aux prédictions d’Hackman. A noter dans le casting les apparitions d’Harrison Ford et Robert Duvall.  

Les nouveaux monstres (1977), de Mario Monicelli, Dino Risi et Ettore Scola

 

« Et son cul… Là, vous le voyez pas mais elle a un de ces culs… »

C’est l’histoire de la bassesse humaine (vaste programme…) en douze tableaux : 1) Le pinson du Val Padouan : le mari et impresario d’une chanteuse de bals populaires et boites de nuit se retrouve dépourvu lorsque celle-ci perd sa voix alors qu’ils ont des engagements à honorer ; 2) Tantum ergo : un cardinal en panne de limousine trouve refuge dans une église de village transformée en lieu de débat politique par son abbé ; 3) Auto-stop : un représentant de commerce macho prend en stop une jolie jeune fille dans l’espoir de profiter de ses charmes ; 4) Enlèvement d'une personne chère : un homme effondré, dont la femme vient d'être enlevée, convoque une équipe de télévision pour supplier les ravisseurs de l’appeler et demander leur rançon ; 5) Premiers soins : un aristocrate snob et obsédé sexuel recueille un soir dans sa Rolls-Royce un homme renversé par une voiture et cherche un hôpital où l’y déposer ; 6) Grand garçon à sa petite maman : la déambulation dans Rome de deux clochards, une mère et son grand fils ; 7) Citoyen exemplaire : un homme qui rentrait chez lui voit un homme poignardé par trois agresseurs tout près de son domicile ; 8) Pornodiva : en échange d'une importante somme d’argent, deux parents signent un contrat auprès d'un producteur de cinéma engageant leur fille de sept ans ; 9) Comme une reine : un homme organise une sortie en voiture avec sa mère âgée ; 10) Auberge ! : un serveur et un cuisinier, amants, se font une scène de ménage dans les cuisines d'un restaurant servant une authentique cuisine rustique ; 11) Sans paroles : une hôtesse de l'air en escale se laisse séduire par un charmant mais mutique jeune homme ; 12) L'éloge funèbre : l’éloge funèbre d’un comédien décédé, prononcé par l’un des membres de sa troupe, change subitement l’ambiance de la cérémonie.

« Suite » des Monstres, réalisé en 1963 par Dino Risi, ces Nouveaux monstres voient ce dernier épaulé par Mario Monicelli et Ettore Scola. Et Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi rejoints dans la distribution par Alberto Sordi et la sublime Ornella Muti. Soit une « dream team » du cinéma transalpin. Tous ces mecs (Ornella, plus jeune, est toujours parmi nous) n’auront pas vu l’accession au pouvoir de la grognasse qui préside à la destinée de leur pays depuis 2022 (de même que celle de « l’Agent Orange » de l’autre côté de l’Atlantique. Il n’y a plus guère que l’Espagne qui sauve un peu l’honneur, ces derniers temps…), ce qui les aurait sans aucun doute affligés. Preuve, s’il en était besoin, que le cinéma ne change pas le monde et n’éveille pas (ou plus) les consciences (pour parler pompeusement), même s’il faut malgré tout continuer et ne jamais baisser les bras, le « pékin moyen » occidental ne le considérant plus que comme un divertissement lui permettant de « se détendre » face à une actualité toujours plus anxiogène (ce que je peux comprendre mais qui alimente une sorte de cercle infernal). Ce film à sketchs, fatalement inégal, est un témoignage de son époque. Où tourner en dérision la bourgeoisie, la religion ou les machistes n'était déjà plus très nouveau et encore moins subversif, alors en 2025… Scola signe la moitié des sketchs (six, donc), Risi quatre et Monicelli deux. Vittorio Gassman est à l’affiche de quatre sketchs (mais dont les deux plus courts), suivi d’Alberto Sordi et Ugo Tognazzi (trois chacun) et d’Ornella Muti et Eros Pagni (deux participations). On (sou)rit jaune devant cet étalage de médiocrité humaine et cette galerie de personnages cyniques, crédules, cupides, pétris d’égoïsme, lâches ou tout simplement stupides. Par contre, dans Comme une reine, où Alberto Sordi (sordide, en l’occurrence), sous la pression de sa compagne, dépose à son insu sa mère dans un « mouroir », on ne rit plus tant il s’agit, parmi toutes ces situations, de la plus crédible… Beurk ! Que ce soit aussi en hilarant snob aristocrate très porté sur le sexe ou en comédien égayant les funérailles de son collègue par l’évocation de ses meilleurs sketchs, c’est ce même Sordi qui tire le mieux son épingle du jeu. L’éloge funèbre final peut être vu comme celui de la « comédie à l’italienne », mouvement culturel s’étendant sur trois décennies et prenant fin avec l’arrivée du magnat des médias Berlusconi dans les années 80 ou bien comme un message d’espoir (« the show must go on » / « le rire plus fort que tout, même que la mort »). En dépit de quelques facilités (notamment la « bataille rangée » dans la cuisine entre Gassman et Tognazzi), un programme globalement réjouissant et très recommandable.