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La terrasse (1980), d’Ettore Scola

 

« Il faut le comprendre, quoi… Il tourne deux films en même temps : son premier et son dernier. »

Bonjour tristesse...

C’est l’histoire de quelques amis, issus de « l’intelligentsia » de la gauche culturelle, qui se retrouvent, avec d’autres et pour certains, avec leur compagne, lors d’un rituel buffet dinatoire sur une terrasse romaine. Il y a là Amedeo (Ugo Tognazzi), producteur de cinéma ; Enrico (Jean-Louis Trintignant), son scénariste attitré ; Luigi (Marcello Mastroianni), journaliste ; Sergio (Serge Reggiani), responsable de la télé publique RAI ; et Mario (Vittorio Gassman), député communiste. A l’enthousiasme des débuts a succédé l’accablement face aux échecs professionnels et sentimentaux.

« Vous m’avez vraiment cassé les couilles ! » lance à un moment donné l’un des convives de cette Terrasse aux autres invités. Cette sentence résume parfaitement mon sentiment à la vision de ce film long (2h35 !) et chiant comme la pluie (qui s’abat d’ailleurs sur ladite terrasse lors du final). Ni rires ni larmes au programme de cet étalage d’amertume, d’histoires et de personnages inintéressants au possible. Trois grands acteurs italiens (Tognazzi, Mastroianni et Gassman) y sont accompagnés des « francesi » (et tout aussi grands) Trintignant et Reggiani, ayant déjà tourné pour des réalisateurs transalpins, Reggiani ayant lui-même des origines italiennes. Chacun fait son petit tour de piste (d’environ 30 minutes chacun, donc), annoncé par la scène liminaire, identique et répétée, d’une femme déclarant le buffet ouvert. On y suit à chaque fois le personnage en question lors de cette soirée puis dans sa vie. Tous ont pour point commun, outre leur amitié, d’être en situation d’échec tant sur le plan professionnel qu'amoureux et de se trouver en contradiction avec leurs rêves et idéaux d’antan (thème proche de celui de Nous nous sommes tant aimés, du même réalisateur et bientôt chroniqué sur ces pages). Trintignant, en auteur sans inspiration (ne lui trouvez-vous pas un air de John Malkovich, ce sourire à la fois charmeur et inquiétant ?) et Gassman, en député ayant une liaison avec une jeune femme, font leur numéro, les autres (Reggiani en dépressif anorexique, Mastroianni largué par sa femme et Tognazzi en producteur raté) sont plus sobres. Mais rien ne passionne dans leurs aventures, tout juste notera-t-on quelques fulgurances sarcastiques ou de mise en scène (Gassman s’imaginant évoquer sa liaison adultérine à la tribune du congrès du Parti Communiste – images d’archives – auquel il participe). La pauvre Marie Trintignant, tout juste 18 ans à l’époque, fait de furtives apparitions lors de ces buffets et y croise donc son père. Cette livraison de quatre DVD achetés sur Vinted fût donc très décevante, seul Tendres passions, mélo porté par un exceptionnel trio d’acteurs, valant le coup d’œil. Heureusement qu’ils ne m’ont en réalité rien couté, puisque payés par les fruits de la vente d’une visionneuse de diapositives antédiluvienne…   

Au nom du peuple italien (1971), de Dino Risi

 

« Aucune pitié ni remord dans ton regard. Pitié et pouvoir sont incompatibles. Jolie formule, je la r’placerai. »

« Nous sommes malheureusement indispensables à la société. » - « Actuelle. »

C’est l’histoire de Mariano Bonifazi (Ugo Tognazzi), petit juge italien sans illusion sur la nature humaine mais obstiné, qui enquête sur la mort suspecte d’une jeune call-girl. Des indices le mettent sur la piste de Lorenzo Santenocito (Vittorio Gassman), riche industriel sans scrupule, typiquement le genre de personnages qu’il déteste. Mais est-il vraiment le coupable ?

La Droite, au moins dans sa version la plus autoritaire, s’attaque TOUJOURS à l’Education, la Justice, la Culture et aux syndicats de salariés. C’est même à ça qu’on la reconnait. Elle ne devrait donc pas s’étonner qu’ils le lui rendent bien. Secteurs considérés comme « improductifs » et « coûteux » (el famoso « c'est avec nos impôts ! »), donc foncièrement incompatibles avec son obsession de la rentabilité, milieux « politisés » (comprendre par là : « pas de son bord », sinon ça ne la dérangerait pas…), peuplés de « privilégiés déconnectés de la réalité » empêcheurs de s’enrichir (et polluer, précariser…) en rond, censés comploter contre le bon-petit-peuple-qui-travaille-dur-sans-rien-dire et propager des idées « subversives » dangereuses pour la société (l’ordre établi). A ce sujet, lire les propos hallucinants de Sébastien Chenu, notre potentiel prochain ministre de la Culture (que le bon Dieu, s’il existe, nous en préserve) : « Aimez-vous la Culture ? » - « Ça dépend laquelle » (sic) ; « Ce n’est pas à l’Etat de dire ce qui est beau et ce qui est laid » (inversion accusatoire typique, lui qui laisse clairement entendre que rap et techno ne seraient pas à la fête s’il arrivait aux responsabilités) ; « La vocation de l’audiovisuel public, c’est d’être privatisé » (TF1 fût en effet un magnifique exemple du très haut niveau culturel promu par une chaine privée…) and, last but not least, « Un bon film, c’est un film qui fait des millions d’entrées » (re-sic), exposant ses goûts en la matière, certes respectables mais sentant un peu le renfermé (Le Comte de Monte-Cristo, La môme, ce genre…).

Gauche Vs. Droite, Justice Vs. Economie, Dino Risi nous refait donc le match à travers la confrontation de ces deux personnages que tout oppose. Des rôles « cousus main » pour ces deux géants du cinéma italien (du cinéma tout court) que furent Ugo Tognazzi et le protéiforme Vittorio Gassman. Ce dernier, capable de passer du charme à la menace en un battement de cil, est particulièrement à l’aise dans la peau de ce riche homme d’affaires véreux. Risi pose un regard désabusé sur le monde qui l’entoure : corruption et collusion entre mondes politique et économique, services publics laissés à l’abandon (le Tribunal de Justice qui s’effondre partiellement et transféré dans une caserne militaire), prédominance des intérêts financiers et commerciaux sur les considérations environnementales et de santé publique (la mouette et les poissons morts après les rejets industriels toxiques dans la mer), poids de l’inertie, « religion » footballistique (les rues sont pourries mais qu’importe puisque la Squadra Azzura a gagné…)… C’est fou de se dire que plus d’un demi-siècle plus tard, absolument rien n’a changé. Et situation transposable à peu près partout ailleurs qu’en Italie, à des degrés divers. On ne rit pas à gorge déployée, ce n’est pas du comique visuel (mis à part, dans une certaine mesure, lors du final), le ton est plutôt acerbe et l’ensemble est finement observé. Le film évite le piège du manichéisme et la fin ouverte donne des gages aux pourfendeurs du « gouvernement des juges (« rouges ») » (?), sur le mode « finalement, personne n’est totalement vertueux ». Tognazzi semble en effet sombrer dans l’obsession de la vengeance personnelle et voit des Gassman partout (successivement grimé en ecclésiastique, en militaire, en indigent et même en bimbo) dans la foule en liesse fêtant la victoire de l’équipe nationale de football. Le cinéma italien regorge immanquablement de trésors et si ce Au nom du peuple italien n’est (quand même) pas un diamant 25 carats, il n’en demeure pas moins une belle petite pépite.    


Le topo d'Albert Dupontel :

Les nouveaux monstres (1977), de Mario Monicelli, Dino Risi et Ettore Scola

 

« Et son cul… Là, vous le voyez pas mais elle a un de ces culs… »

C’est l’histoire de la bassesse humaine (vaste programme…) en douze tableaux : 1) Le pinson du Val Padouan : le mari et impresario d’une chanteuse de bals populaires et boites de nuit se retrouve dépourvu lorsque celle-ci perd sa voix alors qu’ils ont des engagements à honorer ; 2) Tantum ergo : un cardinal en panne de limousine trouve refuge dans une église de village transformée en lieu de débat politique par son abbé ; 3) Auto-stop : un représentant de commerce macho prend en stop une jolie jeune fille dans l’espoir de profiter de ses charmes ; 4) Enlèvement d'une personne chère : un homme effondré, dont la femme vient d'être enlevée, convoque une équipe de télévision pour supplier les ravisseurs de l’appeler et demander leur rançon ; 5) Premiers soins : un aristocrate snob et obsédé sexuel recueille un soir dans sa Rolls-Royce un homme renversé par une voiture et cherche un hôpital où l’y déposer ; 6) Grand garçon à sa petite maman : la déambulation dans Rome de deux clochards, une mère et son grand fils ; 7) Citoyen exemplaire : un homme qui rentrait chez lui voit un homme poignardé par trois agresseurs tout près de son domicile ; 8) Pornodiva : en échange d'une importante somme d’argent, deux parents signent un contrat auprès d'un producteur de cinéma engageant leur fille de sept ans ; 9) Comme une reine : un homme organise une sortie en voiture avec sa mère âgée ; 10) Auberge ! : un serveur et un cuisinier, amants, se font une scène de ménage dans les cuisines d'un restaurant servant une authentique cuisine rustique ; 11) Sans paroles : une hôtesse de l'air en escale se laisse séduire par un charmant mais mutique jeune homme ; 12) L'éloge funèbre : l’éloge funèbre d’un comédien décédé, prononcé par l’un des membres de sa troupe, change subitement l’ambiance de la cérémonie.

« Suite » des Monstres, réalisé en 1963 par Dino Risi, ces Nouveaux monstres voient ce dernier épaulé par Mario Monicelli et Ettore Scola. Et Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi rejoints dans la distribution par Alberto Sordi et la sublime Ornella Muti. Soit une « dream team » du cinéma transalpin. Tous ces mecs (Ornella, plus jeune, est toujours parmi nous) n’auront pas vu l’accession au pouvoir de la grognasse qui préside à la destinée de leur pays depuis 2022 (de même que celle de « l’Agent Orange » de l’autre côté de l’Atlantique. Il n’y a plus guère que l’Espagne qui sauve un peu l’honneur, ces derniers temps…), ce qui les aurait sans aucun doute affligés. Preuve, s’il en était besoin, que le cinéma ne change pas le monde et n’éveille pas (ou plus) les consciences (pour parler pompeusement), même s’il faut malgré tout continuer et ne jamais baisser les bras, le « pékin moyen » occidental ne le considérant plus que comme un divertissement lui permettant de « se détendre » face à une actualité toujours plus anxiogène (ce que je peux comprendre mais qui alimente une sorte de cercle infernal). Ce film à sketchs, fatalement inégal, est un témoignage de son époque. Où tourner en dérision la bourgeoisie, la religion ou les machistes n'était déjà plus très nouveau et encore moins subversif, alors en 2025… Scola signe la moitié des sketchs (six, donc), Risi quatre et Monicelli deux. Vittorio Gassman est à l’affiche de quatre sketchs (mais dont les deux plus courts), suivi d’Alberto Sordi et Ugo Tognazzi (trois chacun) et d’Ornella Muti et Eros Pagni (deux participations). On (sou)rit jaune devant cet étalage de médiocrité humaine et cette galerie de personnages cyniques, crédules, cupides, pétris d’égoïsme, lâches ou tout simplement stupides. Par contre, dans Comme une reine, où Alberto Sordi (sordide, en l’occurrence), sous la pression de sa compagne, dépose à son insu sa mère dans un « mouroir », on ne rit plus tant il s’agit, parmi toutes ces situations, de la plus crédible… Beurk ! Que ce soit aussi en hilarant snob aristocrate très porté sur le sexe ou en comédien égayant les funérailles de son collègue par l’évocation de ses meilleurs sketchs, c’est ce même Sordi qui tire le mieux son épingle du jeu. L’éloge funèbre final peut être vu comme celui de la « comédie à l’italienne », mouvement culturel s’étendant sur trois décennies et prenant fin avec l’arrivée du magnat des médias Berlusconi dans les années 80 ou bien comme un message d’espoir (« the show must go on » / « le rire plus fort que tout, même que la mort »). En dépit de quelques facilités (notamment la « bataille rangée » dans la cuisine entre Gassman et Tognazzi), un programme globalement réjouissant et très recommandable.

La grande bouffe (1973), de Marco Ferreri

 

« Je ne sais pas si les féculents sont recommandés pour mon aérophagie… »

C’est l’histoire de quatre bonhommes, de bon niveau social (un pilote d’avion, un juge, un restaurateur et un présentateur télé), qui se retrouvent dans la villa de l’un d’eux pour un « séminaire gastronomique ». En réalité, ils y organisent leur suicide en mangeant jusqu’à ce que mort s’ensuive, tout en se livrant à une sexualité débridée avec quelques invitées (une institutrice et trois prostituées).

C’est l’histoire d’un des plus gros scandales (compréhensible) du Festival de Cannes, en 1973.

C’est l’histoire du film dont s’inspirèrent Michel Barny et Frédéric Lansac pour leur Mes nuits avec… Alice, Pénélope, Arnold, Maude et Richard (1976), possiblement le meilleur porno français de l’histoire.

C’est avec qui ? Deux Français (Philippe Noiret et Michel Piccoli) et deux Italiens (Ugo Tognazzi et Marcello Mastroianni). Et Andréa Ferréol.

Et c’est bien ? Le film va loin, pour 1973 et peut-être même encore aujourd’hui : festival de mets et de pets, inondation d’excréments, scènes de sexe... C’est l’un de ceux, avec entre autres Le dernier tango à Paris de Bertolucci, à avoir enfoncé les derniers coins dans la censure (il était interdit aux moins de 18 ans), avant son abolition en France avec l’arrivée au pouvoir de VGE en 1974. Andréa Ferréol, qui a dû grossir de 25 kilos pour le rôle de l’institutrice invitée par nos quatre larrons, donne de sa personne, s’asseyant fesses à l’air sur un gâteau ou se faisant toucher la chatte (nue) par Mastroianni. Les rôles semblent bien définis : à Piccoli les flatulences, à Noiret les fellations (suggérées, je vous rassure…) et aux « ritals » de montrer leur cul. Avis à ceux qui ne craignent pas les… indigestions…

Bugatti type 37 : oui

Tête de cochon : oui

Homme et femme à poil : oui (Ferréol, tout ; Tognazzi et Mastroianni, le cul)

Up 👍: satire drolatique de la bourgeoisie et des excès du consumérisme, où l’homme est réduit à ses instincts les plus primaires : bouffer et baiser

Down 👎: faut tout de même parfois un peu « s’accrocher »…