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Etude comparative : L’adversaire (2002), de Nicole Garcia / L’emploi du temps (2001), de Laurent Cantet

 

De quoi en faire un Romand…

« Il y a pire que d’être démasqué, c’est de ne pas être démasqué. »

Rappel des faits : début janvier 1993, un dénommé Jean-Claude Romand tue femme, enfants, parents et tente en vain de se suicider, après les avoir escroqués et leur avoir fait croire pendant près de vingt ans qu’il était médecin à l’OMS, son mensonge étant sur le point d’être découvert. De ce fait divers, l’un des plus incroyables de l’histoire de France moderne entre ceux du « petit Grégory » et de Dupont de Ligonnès, se sont inspirés deux films sortis au début de ce siècle à quelques mois d’intervalle : L’adversaire de Nicole Garcia et L’emploi du temps de Laurent Cantet. En dehors des paysages enneigés, de l’atmosphère pesante (un peu plus dans le Cantet) surlignée par des musiques lancinantes ou emphatiques (en même temps, c’est un peu le rôle des musiques de film) et des inévitables scènes d’errance sans but dans les hôtels ou sur les aires d’autoroute, peu de choses en commun, pourtant, entre les deux œuvres. Le premier est une quasi reconstitution, brillante mais trop appliquée (« mainstream », quoi), du fait divers là où le second ne fait que s’en inspirer et est à classer dans le registre du film d’auteur à portée politique. Le film de Nicole Garcia suit donc scrupuleusement le roman éponyme d’Emmanuel Carrère, dont il est l’adaptation, dans une structure éclatée, « à la Citizen Kane » (les dépositions à la police de Cluzet et Devos), entre flashbacks et temps réel. Daniel Auteuil, parfait, trouve là l’un de ses meilleurs rôles. Plus intéressant est néanmoins L’emploi du temps de Laurent Cantet, talentueux réalisateur précocement disparu en 2024 à seulement 63 ans. Il poursuit ici une œuvre éminemment politique, après Ressources humaines en 1999 et avant Entre les murs en 2008, qui obtiendra la Palme d’or à Cannes. D’ailleurs, Serge Livrozet, l’un des acteurs du film, était un anarchiste patenté. En dehors de Karin Viard dans le rôle de l’épouse, le reste du casting est constitué de parfaits inconnus. C’est Aurélien Recoing, sorte de sosie français de Kevin Spacey, qui fût chargé d’incarner ce cadre qui cache son licenciement à ses proches et s’invente de toutes pièces un emploi du côté de Genève, vivant du prêt de son père pour l’achat fictif d’un appartement et d’escroqueries (de faux placements financiers proposés à d’anciennes connaissances professionnelles). Il s’en sort formidablement bien, en particulier lors du final où toute la fragilité de son personnage, prisonnier de son mensonge, ressort face aux regards inquisiteurs de sa famille (les enfants, ceux de Cantet lui-même, sont aussi très justes dans cette scène). Si point de carnage et contrairement aux apparences, pas de « happy end » ici non plus, avec une scène finale d’une tristesse infinie (comme l’ensemble du métrage) et d’une violence sourde, assimilable à un « suicide métaphysique » (pour reprendre l'expression de Cantet dans les bonus) : Recoing, impassible, passant un entretien d’embauche devant un DRH qui débite le traditionnel jargon d’entreprise, signe de son retour dans le « droit chemin » du monde du travail. Puissant.

   

Mon homme (1996), de Bertrand Blier

 

« Bon ben pour commencer, moi, j’vais faire un gros pipi, hein… »

C’est l’histoire de Marie (Anouk Grinberg), une prostituée indépendante, qui découvre un SDF (Gérard Lanvin) dormant dans le hall de son immeuble. Elle lui offre l’hospitalité puis en tombe amoureuse et lui propose de devenir son proxénète.

Voilà donc le film qu’Anouk Grinberg aurait tourné sous la contrainte et « l’emprise » de Bertrand Blier, son compagnon d’alors, malgré son refus initial. Il est regrettable - pour tout le monde - que ce genre d’affaires ne sortent que des décennies plus tard, parfois même, comme dans le cas présent, quand la personne incriminée est décédée. De là à dire que le réalisateur a fait « de l’humiliation des femmes un divertissement », je trouve ça un peu exagéré. Certes, jusqu’en ces années 90, il y a eu quelques mains un peu lestes sur les corps féminins mais derrière l’apparente misogynie, on sent aussi un grand amour, peut-être maladroit, pour les femmes. Quoi qu’il en soit, j’ai enfin trouvé ce film, l’un des derniers Blier que je n’avais pas vu (reste son premier, Si j'étais un espion, tandis que Beau-père, de par sa thématique assez… particulière, ne me branche pas du tout), à un prix « raisonnable » sur Vinted (30 euros tout de même mais ça monte jusqu’au double ou au triple). Et je ne regrette pas. Comme j’ai dû le dire précédemment, chez Blier, il y a toujours quelque chose à « picorer ». Des « bons mots » poético-comiques, des situations loufoques, provocantes et dérangeantes, le jeu des comédiens… Il y a tout ça ici aussi. Formellement, on est dans la continuité de sa « trilogie Grinberg », après Merci la vie et Un, deux, trois, soleil mais il livre là son film le plus noir, âpre et rugueux. Ce qui ne passe pas auprès du public et de la critique… « à moins d’être un réalisateur iranien ou polonais », explique-t-il malicieusement dans l’interview bonus. Le plus érotique aussi (un choix délibéré) même si au final, il n’y a qu’une scène de sexe, un peu longuette il est vrai, entre Grinberg et Lanvin (et une autre, plus rapide et comique, avec Jacques Gamblin). Quelques années avant Les acteurs (2000), Blier fait défiler une belle galerie de brèves apparitions, dans des rôles de clients : Gamblin donc mais aussi Darroussin, Galabru, Kassovitz, Jacques François ou encore Jean-Pierre Léaud. J’ai surtout apprécié la prestation de Sabine Azéma, le temps de deux scènes et celle au bar de la boite de nuit entre Grinberg et Valeria Bruni Tedeschi, sur fond de Barry White, malgré quelques répliques incompréhensibles (un mal français, qu’on retrouve d’ailleurs épisodiquement tout au long du film). Quant à Lanvin, il est dans son registre habituel de mec bourru à grande gueule, pas mauvais fond mais avec toujours une violence sous-jacente et cette incapacité chronique à sourire. En conclusion, ce film vient confirmer que je suis assez friand de ce qui est le plus controversé chez le cinéaste (ses années 90 ou Les côtelettes) et je ne le remercierai jamais assez pour avoir su tracer cette voie si originale, malgré ses imperfections et ses redites, dans un cinéma français trop souvent sclérosé. 

Le locataire (1976), de Roman Polanski


C’est l’histoire de Trelkovsky (Roman Polanski), un homme timide et réservé, qui visite un appartement vacant pour le louer. Lors de la visite, la concierge lui apprend que l'ancienne locataire a voulu se suicider en se jetant de la fenêtre de l'appartement, sans raison apparente. Après le décès de celle-ci, il emménage. Notre homme sombre alors peu à peu dans la paranoïa.

Ce troisième volet de la trilogie dite des « appartements maudits » du réalisateur, après Répulsion en 1965 et Rosemary's Baby en 1968, me paraît bien en deçà de ses deux prédécesseurs, qui plaçaient il est vrai la barre assez haut. J’étais circonspect sur le Polanski acteur mais il s’en tire plutôt bien dans ce rôle d’homme effacé. On note les apparitions de quelques membres du Splendid (Balasko, Jugnot et Blanc). Le film avait à priori tout pour me plaire ou du moins susciter mon intérêt et ce fût le cas dans sa première partie. Malheureusement, à partir du moment où Polanski se travestit en femme, s’identifiant à l’ancienne locataire suicidée, je suis un peu « sorti » du film, tant cette séquence censée provoquer l’angoisse a plutôt eu le don de me faire (sou)rire (surtout connaissant les frasques de l’homme public). J'ai trouvé ça décalé, disons. Ce Locataire me laissera hélas peu de souvenirs. P.S : y a-t-il une musique de film français que Philippe Sarde (né à Neuilly) n’a pas « chié » ?