Affichage des articles dont le libellé est Sordi Alberto. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sordi Alberto. Afficher tous les articles

Il boom (1963), de Vittorio De Sica

 

« On passe voir les pédés ? »

C’est l’histoire d’un mec, Giovanni Alberti (Alberto Sordi), qui, après avoir chanté tout l’été, se trouva fort dépourvu lorsque la bise fut venue. En gros, il s’est endetté pour financer son train de vie (et celui de sa femme, Gianna Maria Canale) et il galère un max pour trouver des prêteurs, son entourage, pas dupe, refusant de s'engager dans ses soi-disant investissements pouvant rapporter gros. Un jour, l’épouse d’un riche industriel borgne (non, ce n’est pas feu Jean-Marie…) qui a refusé de l’aider lui fait un bien étrange marché : elle est prête à lui donner une très grosse somme d’argent s’il accepte d’échanger son œil gauche, valide, contre celui en verre de son mari !

Cliché de la nana dont « l’amour » pour son mari est directement indexé sur sa capacité à lui assurer une « sécurité financière » : oui, mais ce n’est pas un cliché.

Cliché du mec « needy » qui met sa nana sur un piédestal : oui, encore, mais ce n’est pas un cliché.

MGTOW : non, du coup.

« Homophobie » latente : oui. Enfin, ce n’est peut-être pas le terme approprié étant donné qu’il n’y a pas d’hostilité, « juste » de la moquerie. Les homos (on ne disait pas encore « gays », à l’époque) sont carrément vus comme des figures folkloriques, des phénomènes de foire, appelés « pédés » (sic). Ainsi, Sordi et sa bande d’amis, une nuit, passent en voiture devant un lieu de drague homosexuel et se foutent ouvertement de leur gueule. Ce qui ne heurte pas les intéressés, qui en rient également (bon, si tout le monde est content…). Plus loin, un mec lâche, toujours sur le ton de la plaisanterie, « des pédés, il y en a dans toute l’Italie, maintenant ». Bon, comme toujours en pareil cas, on dira que « c’était l’époque ». Mais on trouvera toujours des gens pour nous dire que « c’était mieux avant ». Si on n’est pas gay (ou noir, en particulier aux Etats-Unis, ou femme ou ouvrier, voire jeune), oui, peut-être…

Glorification de la besogne laborieuse : oui (l’industriel à Sordi : « Vous voulez gagner en un an ce que nous avons gagné en un demi-siècle »).

Foi en l’humanité : definitely not (« On fait que d’la merde, quoi... », Béatrice Dalle).

Mon avis : pas mal mais des redondances avec d’autres « comédies à l’italienne » de cet « âge d’or » cinématographique, que ce soit la prestation de Sordi (toujours à mendier, qu’il s’agisse d’argent ou l’amour de sa femme) ou dans les thèmes abordés (la superficialité et l’hypocrisie des « nouveaux riches » issus du « miracle économique » italien, la cupidité, l’absence de valeurs morales), avec toutefois un côté plus sombre (le final sans espoir).       

L’argent de la vieille (1972), de Luigi Comencini


« Hé, Jolanda ! Regarde-moi ça, si maman te voyait dans cette tenue… Avec le cul à l’air devant tout le monde… »

C’est l’histoire d’une milliardaire américaine, dite « La vieille » (Bette Davis, morte à Neuilly), qui parcourt le monde au gré de ses envies. Passionnée par un jeu de cartes appelé la « scopa », qui nécessite mémoire et réflexion, elle profite de ces escales pour y jouer avec des personnes peu fortunées, voire nécessiteuses, afin de leur prouver sa supériorité. Elle leur prête une mise de départ pour qu’ils puissent participer et la récupère sans coup férir par ses victoires successives. A Rome, elle s’est entichée du couple formé de Peppino (Alberto Sordi) et Antonia (Silvana Mangano), soutenus par tout le bidonville dans lequel ils résident, qui espère leur victoire pour en partager les gains. Les parties s’enchainent dans la somptueuse villa de la milliardaire.
 

Ah, tiens, c’est bon, ça. Ces « Ritals » ont visiblement tout compris. Faire passer des messages, poser un regard lucide sur leurs contemporains, livrer une analyse de la société, dans le contexte historique et social de l’époque, le tout en évitant le manichéisme et le sentencieux plombant (Bong Joon-ho a dû prendre des notes). Cet Argent de la vieille bénéficie d’un pitch original et nous plonge dans l’univers des jeux de cartes, plus précisément cette « scopa », une sorte de belote mettant aux prises deux équipes de deux joueurs. Ces parties sont une allégorie de la lutte des classes et du combat entre le capitalisme impérialiste américain, incarné par « La vieille », et le (lumpen)prolétariat italien, qui prend les traits du couple Sordi – Mangano. Ce dernier est soutenu, y compris financièrement pour les mises de départ, par tout un bidonville, filmé sans misérabilisme ni démagogie, avec tendresse et moquerie mais aussi par les domestiques de la milliardaire. Il n’y a pas les gentils pauvres d’un côté et la méchante « vieille peau » friquée de l’autre. Enfin, si mais c’est plus compliqué que ça. Si les premiers veulent gagner par cupidité, la motivation de la seconde, bouffie d’orgueil, est de démontrer sa supériorité. A l’arrivée, cette course effrénée pour le profit et cet argent qui fait décidément tourner les têtes ne fait aucun vainqueur mais que des vaincus, symbolisée par un « twist » final inattendu (que les plus attentifs et astucieux auront peut-être deviné), où le personnage de la fille ainée du couple de prolos, qu’on pensait secondaire, révèle toute son importance. En dépit de quelques facilités (la villa qui surplombe le bidonville, le contraste entre la Rolls-Royce de la milliardaire et la mini-camionnette toute pourrie de Sordi, OK, on a compris les images…) et d’une séquence un peu lourde et longuette où Sordi fait (à nouveau) le « clebs » en suppliant Mangano de le pardonner d’avoir foiré les parties de cartes, ce film est un très bon moment et un bel exemple de « comédie à l’italienne » réussie.

Une vie difficile (1961), de Dino Risi

 

« J’aime la politique car quoi qu’en pense ta hyène de mère, la politique est partout dans la vie. »

C’est l’histoire Silvio Magnozzi (Alberto Sordi), membre des Partisans, combattant avec la Résistance italienne contre les forces nazies et fascistes lors de la seconde guerre mondiale. Il se fait surprendre dans un hôtel près du lac de Côme par un soldat allemand. Alors que celui-ci allait l’abattre, il est sauvé in extrémis par Elena (Lea Massari), la fille du propriétaire de l'hôtel, qui tue le soldat à l’aide d’un fer à repasser. Elle fournit à Silvio une cachette sûre, le moulin qui appartenait à ses grands-parents décédés.

On (« est un con » mais en l’occurrence, c’est moi, donc comprendre « je »…) ressent une petite forme de jubilation après avoir vu un bon film, comme lorsqu’on découvre quelque chose de rare et d’agréable. Surtout après plusieurs essais infructueux. Comme quoi, quand le sujet me parle, que l’interprétation est au rendez-vous et que le récit va droit à l’essentiel, sans se perdre en longueurs ou scènes inutiles, ça roule tout seul. Une vie difficile se révèle illico comme mon Dino Risi préféré à cette étape de mon parcours dans sa filmographie, Parfum de femme et Le fanfaron m’ayant déçu. Il retrace environ quinze ans de la vie d’un homme pétri d’idéaux progressistes, interprété par l’excellentissime et protéiforme Alberto Sordi (peut-être le meilleur de ces acteurs du cinéma italien de cette époque), tiraillé entre ses responsabilités de mari et de père de famille et le respect de ses convictions politiques. Sa compagne n’est autre que Lea Massari, encore une belle « plante », elle aussi convaincante dans divers registres, de l’épouse éplorée à la « chipie » hautaine. Le film a de nombreux points communs avec d’autres de cet « âge d’or » du cinéma italien (fin des années 50 – milieu des années 70, en gros) : fort ancrage dans le (riche) contexte historique et social italien (fin de la seconde guerre mondiale, référendum sur la Monarchie, « boom » économique des années 60, plus tard les « années de plomb »…), regard désenchanté sur la société, difficulté de mettre ses idéaux en accord avec la réalité de la vie quotidienne, critique acerbe du triumvirat (souvent lié) politicien corrompu – grand industriel qui l’est tout autant – clergé. À ce titre, l’homme d’affaires à la tête d’un empire qui tente en vain de soudoyer Sordi, journaliste communiste, n’est rien de moins que le portrait craché de Berlusconi avec vingt ans d’avance. Mais le film n’a rien de « militant », Risi, comme d’autres compatriotes réalisateurs, étant réticent à cette démarche. C’est donc en état d’ivresse, pour les faire passer avec plus de légèreté, que Sordi exposera ses vérités (que je fais miennes), allant jusqu’à faire exploser sa frustration en crachant sur les limousines qui passent (superbe scène sur la promenade de Ronchi, à Marina di Massa, bien qu’elle soit censée se dérouler à Viareggio). Une vie difficile repose sur le schéma classique de la femme recherchant la sécurité matérielle (sans toutefois être vénale) auprès d’un époux « solide et responsable » et d’un homme plus fantasque, attaché à ses rêves et ses idées, se rabaissant en « mendiant » l’amour de sa femme (tel Jacques Brel dans son Ne me quitte pas). Là comme dans d’autres domaines (productivisme effréné, esprit moutonnier, soumission à l’autorité mais paradoxalement grande indiscipline personnelle…), les choses n’ont pas beaucoup changé. Désespérants, les gens ! De vrais hamsters dans leur roue (ils doivent penser comme le cycliste, qu’ils vont tomber s’ils s’arrêtent de pédaler…). En particulier en Italie (y'a qu'à voir leurs dirigeants actuels...), comme le déplorait en 2010 Mario Monicelli, quelques mois avant son suicide (cancer de la prostate en phase terminale) : « Ce qu'il n'y a jamais eu en Italie, c'est un grand coup de pied dans la fourmilière, une belle révolution, ce qui ne s'est jamais produit en Italie… Il y en a eu en Angleterre, il y en a eu en France, il y en a eu en Russie, il y en a eu en Allemagne. Partout sauf en Italie. Donc il faut quelque chose pour vraiment racheter ce peuple qui a toujours été soumis, qui a été esclave pendant 300 ans ». Bon, ceci dit, ces révolutions n’ont pas changé grand-chose à l’arrivée, on en est tous plus ou moins au même point. En attendant, délectez-vous donc de ce très bon film (en V.O only) où humour, tendresse et satire se conjuguent à merveille.    

Les nouveaux monstres (1977), de Mario Monicelli, Dino Risi et Ettore Scola

 

« Et son cul… Là, vous le voyez pas mais elle a un de ces culs… »

C’est l’histoire de la bassesse humaine (vaste programme…) en douze tableaux : 1) Le pinson du Val Padouan : le mari et impresario d’une chanteuse de bals populaires et boites de nuit se retrouve dépourvu lorsque celle-ci perd sa voix alors qu’ils ont des engagements à honorer ; 2) Tantum ergo : un cardinal en panne de limousine trouve refuge dans une église de village transformée en lieu de débat politique par son abbé ; 3) Auto-stop : un représentant de commerce macho prend en stop une jolie jeune fille dans l’espoir de profiter de ses charmes ; 4) Enlèvement d'une personne chère : un homme effondré, dont la femme vient d'être enlevée, convoque une équipe de télévision pour supplier les ravisseurs de l’appeler et demander leur rançon ; 5) Premiers soins : un aristocrate snob et obsédé sexuel recueille un soir dans sa Rolls-Royce un homme renversé par une voiture et cherche un hôpital où l’y déposer ; 6) Grand garçon à sa petite maman : la déambulation dans Rome de deux clochards, une mère et son grand fils ; 7) Citoyen exemplaire : un homme qui rentrait chez lui voit un homme poignardé par trois agresseurs tout près de son domicile ; 8) Pornodiva : en échange d'une importante somme d’argent, deux parents signent un contrat auprès d'un producteur de cinéma engageant leur fille de sept ans ; 9) Comme une reine : un homme organise une sortie en voiture avec sa mère âgée ; 10) Auberge ! : un serveur et un cuisinier, amants, se font une scène de ménage dans les cuisines d'un restaurant servant une authentique cuisine rustique ; 11) Sans paroles : une hôtesse de l'air en escale se laisse séduire par un charmant mais mutique jeune homme ; 12) L'éloge funèbre : l’éloge funèbre d’un comédien décédé, prononcé par l’un des membres de sa troupe, change subitement l’ambiance de la cérémonie.

« Suite » des Monstres, réalisé en 1963 par Dino Risi, ces Nouveaux monstres voient ce dernier épaulé par Mario Monicelli et Ettore Scola. Et Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi rejoints dans la distribution par Alberto Sordi et la sublime Ornella Muti. Soit une « dream team » du cinéma transalpin. Tous ces mecs (Ornella, plus jeune, est toujours parmi nous) n’auront pas vu l’accession au pouvoir de la grognasse qui préside à la destinée de leur pays depuis 2022 (de même que celle de « l’Agent Orange » de l’autre côté de l’Atlantique. Il n’y a plus guère que l’Espagne qui sauve un peu l’honneur, ces derniers temps…), ce qui les aurait sans aucun doute affligés. Preuve, s’il en était besoin, que le cinéma ne change pas le monde et n’éveille pas (ou plus) les consciences (pour parler pompeusement), même s’il faut malgré tout continuer et ne jamais baisser les bras, le « pékin moyen » occidental ne le considérant plus que comme un divertissement lui permettant de « se détendre » face à une actualité toujours plus anxiogène (ce que je peux comprendre mais qui alimente une sorte de cercle infernal). Ce film à sketchs, fatalement inégal, est un témoignage de son époque. Où tourner en dérision la bourgeoisie, la religion ou les machistes n'était déjà plus très nouveau et encore moins subversif, alors en 2025… Scola signe la moitié des sketchs (six, donc), Risi quatre et Monicelli deux. Vittorio Gassman est à l’affiche de quatre sketchs (mais dont les deux plus courts), suivi d’Alberto Sordi et Ugo Tognazzi (trois chacun) et d’Ornella Muti et Eros Pagni (deux participations). On (sou)rit jaune devant cet étalage de médiocrité humaine et cette galerie de personnages cyniques, crédules, cupides, pétris d’égoïsme, lâches ou tout simplement stupides. Par contre, dans Comme une reine, où Alberto Sordi (sordide, en l’occurrence), sous la pression de sa compagne, dépose à son insu sa mère dans un « mouroir », on ne rit plus tant il s’agit, parmi toutes ces situations, de la plus crédible… Beurk ! Que ce soit aussi en hilarant snob aristocrate très porté sur le sexe ou en comédien égayant les funérailles de son collègue par l’évocation de ses meilleurs sketchs, c’est ce même Sordi qui tire le mieux son épingle du jeu. L’éloge funèbre final peut être vu comme celui de la « comédie à l’italienne », mouvement culturel s’étendant sur trois décennies et prenant fin avec l’arrivée du magnat des médias Berlusconi dans les années 80 ou bien comme un message d’espoir (« the show must go on » / « le rire plus fort que tout, même que la mort »). En dépit de quelques facilités (notamment la « bataille rangée » dans la cuisine entre Gassman et Tognazzi), un programme globalement réjouissant et très recommandable.