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Deux Buñuel pour le prix d’un…

 

L’ange exterminateur (1962)

« Les employés sont chaque jour plus impertinents. »


C’est l’histoire d’une vingtaine de bourgeois qui, lors d’une réception organisée chez un aristocrate mexicain, se trouvent inexplicablement dans l’impossibilité de quitter les lieux. Les voilà enfermés dans le salon avec le seul majordome encore présent, les autres ayant mystérieusement démissionné juste avant le diner.

Le journal d’une femme de chambre (1964)

« Vous ne trouvez pas que les animaux sont plus beaux vivants que morts ? » - « Mais la chasse, c’est la chasse ! » 


C’est l’histoire de Célestine (Jeanne Moreau), une femme de chambre qui, de Paris, descend en province afin de se mettre au service d’une famille de notables. Elle va y côtoyer un mari sexuellement frustré (Michel Piccoli), son épouse frigide, un patriarche fétichiste des bottines et un palefrenier d’extrême-droite.


Tiens, ça faisait un bail que je ne m’étais pas fait un Buñuel… Alors hop, deux d’un coup pour rattraper la chose. Entre Chabrol, les « ritals » (Pasolini, Ferreri…) et le réalisateur espagnol, on pourra dire que la Bourgeoisie (et le Clergé) a pris cher et le dernier cité ne fût pas le plus tendre du lot. Le Journal d’une femme de chambre est l’une des cinq adaptations cinématographiques en 110 ans (dont une en muet) du roman éponyme d'Octave Mirbeau. On y découvre une femme de chambre embauchée par des notables provinciaux et aux prises avec leurs excès et leur bassesse. Ainsi, elle devra supporter une maitresse de maison terriblement pointilleuse sur la propreté, les avances de son mari, les séances de fétichisme (port de bottines) que lui impose le patriarche des lieux et les idéaux d’extrême-droite du palefrenier, lui aussi épris d’elle. Convaincue de la culpabilité de ce dernier, elle essaiera en vain de le faire condamner pour le meurtre et le viol d’une jeune fille. A l’image de la famille précaire de Parasite, elle va se laisser « contaminer » par le cynisme bourgeois en épousant le riche voisin de ses anciens employeurs et ainsi changer de classe sociale, tandis qu’au dehors, les ligues d’extrême-droite manifestent et avancent vers le pouvoir (le film se déroule à la fin des années 20). « Plutôt Hitler que le Front Populaire ! »… L’Histoire est un éternel recommencement…


Plus étonnant est L’ange exterminateur (en V.O). Lors d’une réception mondaine, tout déraille. Tout d’abord, tous les domestiques, excepté un, quittent de concert les lieux sous divers prétextes. Pis, une force invisible maintient les convives dans le salon pendant des semaines, tout comme elle empêche leurs proches ou les autorités à venir les chercher en pénétrant dans leur propriété. Face à la promiscuité et la fatigue, le vernis des convenances sociales craque et ces respectables bourgeois finissent par succomber aux plus bas instincts de l’humanité. Nous sommes donc dans du pur surréalisme buñuelien. Le film rappelle Le Charme discret de la bourgeoisie, où là aussi un groupe de bourgeois était contraint dans un objectif pourtant banal (la tenue d’un repas), et Le Fantôme de la liberté (la présence inattendue d’animaux - ici des brebis - dans des demeures luxueuses). Passée la surprise initiale du « pitch », le film s’embourbe toutefois un peu par moments, avant un final en « boucle ».

A l’arrivée, deux films aux thématiques à la fois très actuelles (les mécanismes comportementaux et historiques) et « datées » (la critique de la bourgeoisie n’est plus vraiment au goût du jour).       

L’an 01 (1973), de Jacques Doillon

 

« Mais vous allez vous emmerder à cent sous l’heure, mon vieux… On est sur Terre pour travailler. »

Parce que c’est (presque) mon projet… Enfin un peu d’air frais !


C’est l’histoire de la société française (mais c’est aussi le cas ailleurs) qui décide de s’arrêter. De travailler et donc de produire. Pour vivre, discuter, s’amuser. Et réfléchir à « l’après ».


L’an 01, c’est un film de Jacques Doillon (avec Alain Resnais et Jean Rouch), une de ces célébrités qui pensent avec leur bite et dont on ne découvre que des décennies plus tard les méfaits (à confirmer par la Justice mais lorsque les plaintes sont nombreuses, ça ne sent pas bon). Il conviendra donc de « séparer l’homme de l’artiste ». Bon, avec Cantat, c’est plus difficile mais je ne suis pas concerné, n’ayant jamais écouté la moindre note de Noir Désir, ni avant ni à fortiori après le drame de Vilnius (poil à l’anis).

L’an 01, c’est un mai 68 qui aurait réussi et qui serait allé au bout de sa logique, avant que la CGT ne se rende à la « table des négociations » pour y marchander le poids et la longueur des chaines.

L’an 01, c’est l’adaptation de la bande dessinée éponyme de Gébé, qui fût des aventures Hara-Kiri et Charlie Hebdo (la discussion entre Cavanna et les assassinés du 7 janvier 2015 Cabu et Charb en bonus).

L’an 01, c’est peu ou prou mon projet politique (à part l’abolition de la propriété privée. Pour le capital et l’outil de production d’accord mais pour le reste, je suis plutôt « loup solitaire » que vie en communauté « youpi tralala »). Qui n’est pas du tout mais alors pas du tout celui du MEDEF, l’une de ces officines où doivent se presser et y montrer patte blanche les futurs prétendants à l’Elysée (ben ouais, sinon ils te filent pas les clés…).

L’an 01, c’est au final un film bien peu intéressant, très gentillet et assez peu subversif (à part peut-être pour Eric Chiotti, et encore…), qui reste en surface et ne creuse pas suffisamment ce qui pourrait s’approcher d’un futur enviable et réalisable. On en reste donc au stade de la douce utopie. Suite de séquences mettant en scène des groupes de personnes dissertant après l’arrêt de la « course à l’armement » (sans fin) productiviste. Un peu (mais pas beaucoup) d’humour et de « philosophie »… On y croisera, entre autres, Cavanna, Cabu et Choron, une bonne part du Splendid (Clavier, Jugnot, Lhermitte…) et du Café de la Gare (Coluche, sa future meuf Véronique, Henri Guybet, Miou-Miou, Romain Bouteille…), Depardieu un an avant Les valseuses (l’un des deux quidams refusant de prendre leur train habituel, discussion inaudible) ou encore le chanteur libertaire François Béranger. Dans un état de somnolence avancé, Auteuil, Balasko, Higelin et Leconte me sont par contre passés sous le nez…


La notte (1961), de Michelangelo Antonioni

 

« Est-ce que vous pensez que les roses dorment aussi ? » - « Et oui, les roses dorment aussi… l’espace d’une nuit, Madame. »

« Et puis ne l’oubliez pas : il est probable que l’avenir ne commencera jamais. » - « Ah, l’avenir sera quelque chose d’horrible, vous ne croyez pas ? »


C’est l’histoire d’un couple à la dérive, l’écrivain Giovanni Pontano (Marcello Mastroianni, mine grave, une seule expression faciale pendant tout le film) et sa superbe épouse Lidia (Jeanne Moreau), qui n’a plus rien à se dire. Ils se rendent au chevet d’un ami également écrivain, Tommaso (Bernhard Wicki), « au bout d’sa life » dans un hôpital milanais. Bouleversée, Lidia repart la première puis erre dans des quartiers en pleine mutation de Milan. Giovanni la rejoint et ils se rendent à une fête célébrant son nouveau livre, qui est un succès.


Après une petite semaine dans la très touristique Chamonix et son impressionnante « Aiguille du Midi » à 3800 mètres d’altitude (!), me voila de retour pour « boucler » le dossier Antonioni avec le second volet de sa « trilogie de l’incommunicabilité », comprenant également L’avventura (1960) et L’éclipse (1962), tous trois avec sa compagne Monica Vitti à l’affiche. Couples en crise, errance existentielle, élégance en papier glacé, milieu bourgeois, « la ville, le jazz, la nuit », « la vie, l’amour, c’est compliqué, toussa toussa », ça recommence. Ou ça continue, c’est selon. Donc on se fait chier, comme dans les autres films du réal (j’ai néanmoins une affection particulière pour Zabriskie Point et son ambiance « flower power » soixante-huitarde). Mastroianni se fait alpaguer par une jeune nympho qui l’entraine dans sa chambre d’hôpital (on y croit…). Moreau erre comme une âme en peine et Vitti ne nous montre sa (jolie) bobine qu’au bout d’une heure, à la fête donnée par son industriel de père et où se presse toute une « intelligentsia ». Quelques beaux plans et angles de prise de vue toutefois : dans la chambre d’hôpital du mourant (gros plan sur Moreau, avec en arrière-plan la mère du malade ; la fenêtre ouverte avec vue sur la rue), Moreau marchant dans la ville, le final avec elle et Mastroianni sur le terrain de golf. Pour le reste, remplace efficacement un somnifère…   

Touche pas à la femme blanche ! (1974), de Marco Ferreri

 

«Ces gens-là refusent d’admettre la valeur de la propriété privée et des avantages qui en découlent.»

C’est l’histoire… de la bataille de Little Bighorn mais transposée… au « trou » des Halles, lors de leur destruction au début des années 70. Les « tenants de l’Economie » mandatent les généraux Terry (Philippe Noiret) et Custer (Marcello Mastroianni) pour exterminer les Indiens qui leur résistent.



Ce film, qui fait suite au succès de La grande bouffe et bénéficiant donc d’un budget conséquent, démarre sur les chapeaux de roue : quatre hommes ternes, en costard et nœud papillon, se proclamant « tenants de l’Economie donc du Progrès et de la Civilisation » (sic), dissertent et ambitionnent d’anéantir la résistance des Indiens en les exterminant, malgré la réprobation de l’un d’eux, trouvant la méthode trop « barbare ». Ils se rendent donc au chevet de leur « bras armé », un général incarné par Philippe Noiret, en pyjama rouge une pièce, pour lui exposer leur projet. Jubilatoire. Inévitablement, derrière, ça se casse un peu la gueule. On reprend les quatre mêmes du Ferreri précédent (Noiret, donc mais aussi Mastroianni, Piccoli et Tognazzi) et on leur adjoint Serge Reggiani (méconnaissable en Indien, rasé et seulement « vêtu » d’un pagne), Darry Cowl et notre Catherine Deneuve nationale (en rousse). Passée l’idée géniale de départ et en attendant la bataille finale (les vingt dernières minutes), on fait face à un ensemble poussif où l’on se « contente » de la partition des acteurs. De toute manière, tous ces mecs (et cette nana) ont une telle aura que, pour peu qu’ils aient des personnages truculents à jouer, ils peuvent te sauver un film à eux seuls. Mastroianni et surtout Piccoli (en Buffalo Bill) en font des tonnes, Tognazzi (en Indien « passé à l’ennemi » mais malgré tout toujours stigmatisé) n’hésite jamais à se mettre minable pour un rôle (une scène à poil et réception de tomates écrasées dans la figure) et même Cathy, en dame patronnesse, casse son image en proposant un jeu plus outré qu’à l’accoutumée, comme lorsqu’elle simule un orgasme (sans rapport sexuel) devant son Marcello d’amour. Quant à Noiret, il conserve son habituel flegme débonnaire. Projet fou, pastiche de western, « couronné » d’insuccès (dix fois moins d’entrées que La grande bouffe), Touche pas à la femme blanche ! s’autorise même des incartades… gore (décapitations…), notamment lors de la bataille finale qui verra la victoire écrasante de la résistance indienne. Le film est avant tout une charge politique anticoloniale, témoin de la lutte homérique que se mènent à travers les âges le Progrès et la Tradition, l’Occident (et ses guerres « préventives »…) et pays « non alignés », le Nord et le Sud, les riches et les pauvres, les « démocraties libérales » et les régimes autoritaires (le parallèle entre le génocide des Indiens et la gentrification de Paris déjà à l’œuvre est évident).  

Liza (1972), de Marco Ferreri

 

« Est-ce que c’est possible de vivre seul ? » - « Oui, on s’y habitue très facilement. »

Une femme qui a du chien…

C’est l’histoire de Giorgio (Marcello Mastroianni), un peintre qui a décidé de vivre en ermite avec son chien Melampo sur une île du Sud de la Corse. Sa tranquillité est troublée par l’arrivée sur l’île de Liza (Catherine Deneuve), magnifique femme blonde qui a quitté le bateau de ses amis sur un coup de tête. S’attachant à Giorgio, elle tue Melampo en le faisant nager jusqu’à épuisement puis prend sa place auprès de son maître, en se délestant de son humanité. Une étrange relation s’établit alors entre les deux protagonistes.

Quelle connerie, ce film ! Il ne s’y passe quasiment rien. On ne sait pas de quoi vit ce mec (d’amour et d’eau fraîche ?) car s’il pêche des poissons, il a aussi du pain, des œufs et une petite cuisinière ! Et d’elle, on ne sait strictement rien. Pas bien grave, me direz-vous car l’essentiel est ailleurs. Mais où ? Quoi qu’il en soit, au bout de 30-40 minutes, l’ambiance passe du « glamour » au malsain avec tout d’abord le meurtre du clébard puis la relation sado-maso qui s’instaure entre le couple star (à la ville comme à la scène et dont le fruit de l’union, Chiara, naquit cette même année 1972). Rester à genoux ou à quatre pattes, boire dans une gamelle, avoir un collier, aller chercher le bâton qu’envoie au loin Mastroianni ou lui lécher la joue ou la main, tout ou presque y passe pour notre pauvre Cathy, par ailleurs toujours aussi superbe et qui nous dévoile à nouveau un sein (chose assez rare). Déstabilisant et complètement grotesque. Comme durer une heure trente (la durée typique du projet bâtard) sur une île avec un postulat si mince n’est pas chose aisée, on invente une « intrigue » parallèle et Mastroianni doit se rendre à Paris au chevet de sa femme qui a tenté de se suicider. Deneuve l’y rejoint alors qu’il le lui a interdit (comment l’a-t-elle retrouvé ? On s’en branle…). Et ils repartent sur l’île où, après quelques désagréments, une issue que l’on pressent fatale les attend, leur tentative de s’en échapper étant vouée à l’échec. A des années-lumière de son successeur La grande bouffe : les paysages, le couple vedette et c’est marre !  

L’agression (1975), de Gérard Pirès

 

« Ce bout de viande est dégueulasse. C’est mal cuit, c’est dur, c’est une semelle. C’est d’la merde ! » - « Ah non, c’est d’la bavette ! » - « Non, c’est d’la merde ! »

Chronique de la violence (et de la connerie) ordinaire…

C’est l’histoire d’un mec, Paul Varlin (Jean-Louis Trintignant), il part en vacances avec sa femme et leur fillette de 10 ans. Après un arrêt buffet, ils sont pourchassés sur l’autoroute par trois motards. S’ensuivent accident et bagarre, Varlin perd connaissance. A son réveil, il découvre les corps sans vie de son épouse et de sa fille. L’enquête patinant, il décide de se faire justice lui-même.

Mais pourquoi diable me suis-je laissé tenter par ce film ? Le casting, probablement, avec l’icône Deneuve, l’ambigu Jean-Louis Trintignant et Claude Brasseur. Car pour le reste, il présente deux « red flag » : l’univers des motards et leurs engins bruyants et polluants (dans mon monde idéal, ça vire direct…) et « la loi du talion ». En nous montrant des crimes horribles (notamment sur une enfant, qui plus est), on nous pousse de fait, instinctivement, à adhérer au comportement vengeur du père de famille, j’ai horreur d’un tel procédé. De Gérard Pirès, on se souvient surtout, si ce n’est exclusivement, qu’il fût « mandaté » par Luc Besson pour mettre en scène le premier volet de sa franchise putassière Taxi (encore des bolides sans respect pour notre audition et nos bronches). Il s’est bien « fait la main » ici, même filmage de virages au ras du bitume. C’est terrible mais y’a rien qui va dans ce film, il défie constamment les lois de la vraisemblance. Premier constat : à part la bagnole de Trintignant et les trois motards, y’a presque dégun sur cette putain d’autoroute. Deuxième constat : un motard parvient à voler les lunettes que Trintignant a sur le nez. Vous croyez que ce dernier remonterait sa vitre pour autant ? Que nenni ! Je continue ? Notre héros n’a pas l’air si bouleversé que ça d’avoir perdu femme et enfant, si ce n’est un peu d’énervement face à quelques questions policières. Vous en voulez encore ? Le must : ivre, il lui vient l'envie de baiser rien de moins que… sa belle-sœur ! D’accord, celle-ci a les traits de Deneuve, mais quand même… Sa belle-sœur quelques jours après un tel drame… Et vous savez quoi ? Après s’être vigoureusement débattue et sur le point de le quitter, finalement… elle accepte (la scène n’est pas montrée). On « dream » total, là… Après ça, on se tape encore une interminable course-poursuite entre nos deux tourtereaux et une palanquée de motards. Et on termine par un beau carambolage (de quoi justifier un budget et des heures d’intermittents pour les cascadeurs…) lors du « twist » final (et non, c’était pas les motards les coupables…), sur une autoroute malgré tout assez peu fréquentée. Mais que sont venus faire ces trois grands acteurs dans cette galère ?       

Atlantic City (1980), de Louis Malle

 

« Ah, vous voulez que je vous dise le surnom qu’on lui donnait dans l’temps ? « Couille molle » ! »

C’est l’histoire de Lou (Burt Lancaster), vieux truand minable d’Atlantic City. Au sein de son immeuble, il veille sur sa compagne, l'acariâtre Grace (Kate Reid) et observe de sa fenêtre sa voisine Sally (Susan Sarandon), employée au restaurant d'un casino rêvant de devenir croupière en France. Celle-ci voit débarquer son mari Dave (Robert Joy) et sa sœur Chrissie (Hollis McLaren), enceinte de ce dernier et accepte de les héberger. Dave, qui a récupéré de la drogue à Philadelphie, cherche à écouler sa marchandise et se met en contact avec Lou. Mais les hommes à qui il l’avait volé le retrouvent et l’abattent.

Alors que Roman Polanski quittait les Etats-Unis pour la France suite à l’affaire de viol sur mineure qui défraya la chronique (il est toujours à ce jour considéré comme un « fugitif »), Louis Malle fit à peu près au même moment (seconde moitié des années 70) le chemin inverse. Son Lacombe Lucien n’a en effet pas plu aux Résistants. Il se fera pardonner en 1987 avec Au revoir les enfants, énième film sur l’Occupation (au cas où on aurait oublié ou qu’on ne savait pas déjà tout). Mais avant cela, il signera donc une poignée de films au pays de l’Oncle Sam, dont cet Atlantic City. Film franco-canadien mais réalisé aux Etats-Unis avec des acteurs venus des trois pays, dont notre Michel Piccoli national dans le rôle du professeur des croupiers. La légende Burt Lancaster incarne donc un petit malfrat à la retraite un peu pathétique, tandis que Susan Sarandon interprète une employée de casino qui voit son rêve de devenir croupière brisé par l’arrivée puis l’assassinat de son mari dealer. Relativement original par son casting disparate, son scénario et l’équilibre qu’il cherche (et parvient) à instaurer entre plusieurs genres (drame, policier, romance, avec quelques touches de comédie), le film se laisse suivre sans déplaisir. Lion d'or à la Mostra de Venise et sélectionné en 2003 par le National Film Registry pour conservation à la bibliothèque du Congrès des États-Unis. Pas mal pour un « Frenchy » ! 

La mariée était en noir (1968), de François Truffaut

 

« Le nez est formidable. Et la bouche… Si j’étais écrivain, j’en ferai un roman. »

Une femme en Kohler…

C’est l’histoire d’une meuf, Julie Kohler (Jeanne Moreau), qui n’a qu’une idée en tête : se venger des cinq types (Claude Rich, Michel Bouquet, Michael Lonsdale, Charles Denner et Daniel Boulanger) qui, accidentellement, ont tué d’un coup de carabine son mari le jour même de son mariage. Ils vont passer un sale quart d’heure…

Très bon film « qualité France », efficace, par le parangon d’une « vague » dont on se demande ce qu’elle a ici de « nouveau ». Sorti en avril 1968, un mois avant le joli mois de mai qui bouleversa l’Histoire. Comme dans Fahrenheit 451 deux ans auparavant, Bernard Herrmann, compositeur attitré d’Alfred Hitchcock, signe la musique. La figure tutélaire du « maitre du suspense » y est ici cependant moins prégnante. Le casting est royal, chacun des cinq coupables ou complices de l’assassinat initial du marié, montré en flashbacks, venant faire son tour de piste, à l’exception du moins célèbre Daniel Boulanger. Les meurtres de Bouquet et Lonsdale, précédés d’une agonie, sont particulièrement atroces et démontrent la volonté sans faille ainsi que l’absence de la moindre émotion de Jeanne Moreau. Celui de Rich, par contre, est totalement lunaire : il prend le risque d’enjamber la rambarde du balcon pour aller récupérer l’écharpe de Moreau sur l’auvent alors que n’importe qui de sensé aurait utilisé un long bâton tel un balai, par exemple. Les deux derniers crimes ne sont quant à eux pas montrés. Truffaut, dans le déroulé comme dans le dénouement, a pris quelques libertés avec le roman de William Irish dont le film s’inspire, écrivain déjà adapté au cinéma par… Hitchcock (Fenêtre sur cour) et… Truffaut lui-même (La Sirène du Mississipi, l’année suivante). Comme quoi, tout se tient. Bon, voila un film français simple, sans prise de tête, pour une fois. De la belle ouvrage.

L’Avventura (1960), de Michelangelo Antonioni

 

« Mais pourquoi n’y a-t-il que des femmes ? » - « Aucun paysage n’est aussi beau qu’un corps de femme. » (*)

C’est l’histoire d’un mec, architecte (Gabriele Ferzetti) et de deux nanas à « donner la trique » (Lea Massari et Monica Vitti). Le mari, la femme, l’amante, épisode 638 ? Pas tout à fait. Ferzetti est maqué avec Massari mais lors d’une excursion en yacht avec des amis qui les mène sur les îles Éoliennes (Sicile), celle-ci disparait mystérieusement. Lors des recherches pour la retrouver, il s’éprend de Vitti, confidente de Massari et présente au moment des faits.

Et mon vier, Madame Olivier, encore un, de « grand film précurseur » chiant à mourir… Et longuet (2 heures 20), en plus de ça. D’ailleurs hué (surtout par les Italiens) lors du Festival de Cannes 1960, où il remporta malgré tout le Prix du jury, puis réhabilité au fil des années (surtout par les Français). Mais la première impression est souvent la bonne. Donc voilà. Ah, pour ça, les images sont belles, pas de souci là-dessus. Bruit du vent et des clapotis, paysages, plans en plongée, c’est magnifique et ça l’aurait été encore plus en couleurs, assurément. Et la musique est bonne, bonne-bonne-bonne, comme dirait l’autre. Mais assez vite, acteurs comme spectateurs finissent par se ficher comme d’une guigne du sort de Massari (dont on ne saura rien) et on bifurque vers une énième variation sur les thèmes « fuis-moi j’te suis, suis-moi j’te fuis » et « la vie, l’amour, c’est compliqué » entre le mec « needy », comme on dit aujourd’hui (y’a que de ça dans ces films, c’est ça le patriarcat ?) et la nana qui minaude et ne sait pas ce qu’elle veut (Vitti, dans le même registre que dans L’éclipse, dernier volet de la trilogie dite de « l'incommunicabilité » de son compagnon de réalisateur). Las. Allez, tant pis si je passe (encore) pour une « buse » mais pour moi, c’est « no way »…

(*) On est bien d’accord. Enfin, ça dépend quand même de la femme en question, en particulier son poids, ses mensurations et son âge…     


Le topo de Monica Bellucci :

La sirène du Mississipi (1969), de François Truffaut

 

« Quel jour est-on, aujourd’hui ? » - « Vendredi » - « Dommage que ce soit pas dimanche. Avant de vous connaitre, j’aimais pas les jours fériés. Maintenant, je commence à détester les jours ouvrables… »

C’est l’histoire d’un mec, Louis Mahé (Jean-Paul Belmondo), riche héritier de La Réunion, qui se fait livrer Catherine Deneuve (Julie Roussel) pour la marier, comme ils l’ont convenu lors de leur correspondance via les petites annonces matrimoniales. Et ben, ça va, la vie, oui ? Mais patatras : elle se révèle ne pas être celle qu’il attendait et après leur mariage, elle s’enfuit avec quasiment tout son argent, ayant mis ses comptes en commun avec elle. Dès lors, avec la sœur de la véritable Julie Roussel, disparue, il engage un détective privé (Michel Bouquet) pour retrouver la voleuse en fuite.

Et là, à la lecture de ce synopsis, vous vous dites « super, un polar avec du suspense, des poursuites, des rebondissements, on va se régaler ». Pas si vite. Un film qui débute comme une comédie romantique, qui se poursuit (en effet mais pas longtemps) comme un polar et qui se termine… en eau de boudin (fun fact : dans le même chalet où Depardieu, Carmet et Blier père se cailleront les miches dix ans plus tard dans Buffet froid). SPOILER ALERT : Belmondo retrouve Deneuve avant le privé (Bouquet), par hasard, en la voyant dans un reportage télévisé. Et après, on tourne en rond, y’a évidemment du verbiage auteurisant (on ne se refait pas)… Histoire d’amour, encore et encore, « tu m’as trahi mais je t’aime quand même » Vs. « on n’a plus un rond, vais pas pouvoir rester (*) mais tu m’attendris alors finalement… ». Mais « Bébel » (né à Neuilly) et Cathy (qui nous montre furtivement sa poitrine dénudée en deux occasions, j’aurais jamais cru…) sur la même affiche, ça ne se refuse décemment pas. Les voir est une joie et une souffrance (Truffaut est tellement fier de cette formule qu’il la réutilisera dans Le dernier métro). Le premier nous a quitté en 2021, on souhaite à la seconde de durer aussi longtemps que sa maman, Renée Simonot, décédée en 2021 à l’âge canonique de… 109 ans. Quant à vous, M. Truffaut, il ne vous reste plus que Tirez sur le pianiste et La mariée était en noir pour me prouver votre « génie » (bâillements…), seuls La femme d’à côté et surtout Fahrenheit 451 (où vous singez votre maître Hitchcock) ayant retenu mon attention pour le moment.

(*) Super, le cliché de la femme vénale… Ah, on me dit dans l’oreillette que ce n’est pas un cliché mais la réalité. Dont acte.

Vivement dimanche ! (1983), de François Truffaut

 

« Mais je n’ai aucun remord car je ne fais pas partie de la société des hommes. Tout ce que j’ai fait, c’était pour les femmes. »

Clap de fin…

C’est l’histoire de Julien Vercel (Jean-Louis Trintignant), agent immobilier à Hyères. Massoulier, amant de sa femme Marie-Christine (Caroline Silhol), est assassiné lors d’une partie de chasse au canard près d'un lac et tout semble l’accuser : il chassait également à ce moment-là et on retrouve ses empreintes sur la voiture de la victime. Quelques jours après, Marie-Christine, revenue de Nice où elle travaillait, est également assassinée au domicile conjugal. Barbara Becker (Fanny Ardant), secrétaire de Vercel et secrètement amoureuse de lui, décide de mener l’enquête afin de l’innocenter.

Dernier film (par la force des choses) de « l’enfant terrible » de la Nouvelle Vague, qui décèdera l’année suivante d’une tumeur cérébrale. Avec, comme pour son pénultième (La femme d’à côté), la dernière femme de sa vie à l’affiche, la très belle Fanny Ardant, au charme fou. Parti pris de le tourner en noir et blanc pour coller à une atmosphère de « film noir ». Mais est-ce une bonne idée en cette décennie « flashy » des années 80 débutante, surtout venant d’un auto-proclamé apôtre de la modernité ? C’est toujours marrant de (re)voir des pandores à képi ou des postiers à casquette, dont le port a aujourd’hui disparu. « L’entertainment », on sait moyennement faire, au pays des mille fromages… Y’a bien eu les Belmondo, plus tard les Besson et autres Jeunet mais bon, ça n’égalera jamais les « amerloques ». Non, nous, on est plutôt des intellos, on se pique plus volontiers de littérature, de théâtre, des grandes œuvres du répertoire classique, c’est comme ça. Et dans le triptyque le mari – la femme – l’amant, on a beaucoup donné. L’enquête n’est pas inintéressante mais bourrée d’invraisemblances, de facilités et un poil confuse. Et puis question suspense et action (quand il y en a), c’est franchement pas ça… Encore un clin d’œil à Hitchcock, décidément (Fanny qui roule de nuit sous la pluie et qui s’arrête à un hôtel, comme Kim Novak dans Les Oiseaux ***). On a par contre la chance d’avoir de bons et grands acteurs, y compris chez les « seconds couteaux », ce qui nous sauve la mise. Là où j’ai pas compris, c’est que la fiche du film indique « comédie » (???) et Truffaut lui-même revendique cet aspect (on ne doit pas avoir la même définition du mot). M’en fiche, je vais mettre « drame ». Bref, à voir mais pas de quoi se relever la nuit (d’ailleurs, pourquoi se relever la nuit, si ce n’est pour soulager sa vessie ?).

(***) c’est pour voir si vous suivez…  

Profession : reporter (1975), de Michelangelo Antonioni

 

« Jusqu’ici, j’étais quelqu’un d’autre mais j’ai changé pour du neuf. »

On ne meurt que deux fois…

C’est l’histoire d’un mec (le grand, l’immense Jack Nicholson), il est reporter (d’où le titre). Alors en Afrique, il découvre le corps sans vie d’un type avec qui il avait sympathisé dans la chambre d’hôtel de celui-ci. Constatant sa ressemblance physique avec lui et déçu par son existence, il décide d’échanger son identité avec celle du défunt et de commencer une nouvelle vie en se déplaçant au gré des rendez-vous et voyages notés dans son carnet. Il aurait pas dû…

Encore de sacrés plans au menu de ce nouvel Antonioni : Nicholson se penchant d’un téléphérique au-dessus du port de Barcelone (faut pas avoir le vertige…), la Casa Milà construite par Gaudí (toujours dans la capitale catalane), le désert africain, l’image d’archive de l’exécution d’un prisonnier politique en Afrique (scène censurée dans plusieurs pays) ou encore la tristement célèbre Maria Schneider (une actrice qui ne comptait pas pour du… beurre), les bras en croix à l’arrière d’une décapotable le long d’une route bordée de platanes. Et un incroyable plan-séquence de sept minutes, tour de force technique, lors de la scène finale. Mais l’histoire, putain… D’un mou et d’un chiant… L’échange d’identité avec celle d’une personne décédée, la soif d’une liberté impossible, l’errance existentielle, l’enfermement dans le mensonge et le sentiment d’être traqué… J’ai pensé en vrac à Plein soleil (et son remake hollywoodien Le talentueux Mr Ripley), La moustache (Nicholson en porte une fausse à un moment) et L’adversaire / L’emploi du temps. Ainsi donc, notre cher Jack va caler ses pas sur ceux d’un défunt (dont il découvrira qu’il était marchand d’armes) en suivant son carnet de rendez-vous, tout en tentant d’échapper à sa femme partie à la recherche de ce même défunt, qu’elle pense être la dernière personne à avoir vu son mari vivant (j’espère que vous suivez…). Son périple le mènera à Munich, Barcelone et Madrid. Il sera aidé dans sa tâche par une jeune femme (Maria Schneider), avec qui il aura une idylle. Mais tels les héros des films sus-cités, il n’échappera pas indéfiniment à son mensonge. Conclusion imparable : c’est pas parce qu’on a une vie de merde qu’il faut chercher à l’échanger contre celle du roi du Maroc… Ou « l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs ». Ou encore « on sait ce qu’on perd, on sait pas ce qu’on gagne ». Bref, vous avez compris…


Sirãt (2025), d’Óliver Laxe

 

Voyage au bout de l’enfer…

C’est l’histoire de Luis (Sergi López, qui a bien pris du bide depuis Harry, un ami qui vous veut du bien…) et de son fils de 12 ans Estaban (Bruno Núñez Arjona). Ils sont à la recherche, dans le désert marocain où se tient une « free party », de leur respectivement fille et sœur Mar, disparue depuis plusieurs mois. Ils suivent un groupe de « raveurs » qui se rendent plus au sud, en direction d’une autre fête où pourrait se trouver la jeune fille. Un chemin semé d’embuches les attend, qui les poussera au bout d’eux-mêmes…

Alors, la techno (et le rap), c’était de la merde, finalement ? Ben oui, quand même un p’tit peu. Que Jack Lang (oui, le gonze qui trouvait le cinéma porno « pauvre » et… « répétitif », bonjour la cohérence…) en fît, avec pas mal de démagogie, une intense promotion à l’époque aurait dû nous mettre la puce à… l’oreille. Enfin, « de la merde »… Disons pour faire court que ce n’est pas du même ordre qu’un air de Mingus ou un solo de Coltrane (que je n’aime pas particulièrement mais là n’est pas la question), on est d’accord (du moins je l’espère). D'ailleurs, ce furent les deux derniers grands courants musicaux apparus, ça prouve bien qu'on ne peut plus faire pire ensuite, non ? Musiques assez pauvres harmoniquement et mélodiquement, basées essentiellement sur le rythme (la basse, les beats) et construites à partir de boucles, de samples et de bidouillages d’effets. Auxquelles je succombai au début du nouveau millénaire (porte d’entrée : Björk et les remixes de ses singles) avant de progressivement m’en détacher au contact du jazz, du rock et de la « black music » des années 60-70, n’y trouvant plus guère d’intérêt en dehors du contexte du dancefloor (que je ne fréquente pas) ou de la pop (des « poids lourds » du genre Massive Attack ou Chemical Brothers). Non, ce qui est davantage susceptible de m’intéresser, dans la musique électronique et qui serait assimilable aux B.O, c’est plutôt un « son » (on utilise d’ailleurs ce terme plutôt que celui de « composer de la musique », de nos jours), une atmosphère, comme en produisent certaines entités (Autechre, Boards Of Canada…) ou qu’on retrouve notamment dans la techno dite minimale, dont Kangding Ray alias David Letellier, compositeur de ce film, est l’un des parangons. Un son ample, enveloppant et hypnotique, « trippant », comme on dit. Mais le rap et la techno, ce sont aussi, comme le « métal » (qui lui peut au moins se prévaloir d’une technicité voire virtuosité instrumentale), des cultures. Que certains aiment à affubler du préfixe « sous » mais des cultures quand même. Et ça, ça se respecte. Donc, la culture techno, je suis heureux que ça existe. Pour la diversité et parce que je n’ai jamais eu l’âme d’un censeur. Parce que ce mouvement libertaire et festif, rappelant fortement celui du « Flower Power » hippie des sixties, fait peur à un Etat qui se crispe, entêté dans l’empilement sans fin de ses lois, directives et circulaires répressives, alors que ces épaves ambulantes (les fameux « raveurs ») n’ont jamais fait de mal à personne d’autre qu’à elles-mêmes. Et peut-être surtout enfin parce qu’elle rend hystérique les lecteurs du Figaro, qui réagissent au quart de tour à son évocation (comme à celle d’autres mots-clés tels, en vrac : « voile », « Algérie », « police / justice », « impôts », « LFI »…). Là, y’a plus qu’à sortir le pop-corn ! 😄

Eh, coco, c’est bien joli ta digression mais et le film dans tout ça, qu'est-ce que ça donne ? J’y viens. Buzz amplement mérité. Histoire et univers très originaux. Evidemment, parce qu’il y a des camions et du danger, on pense à Sorcerer de Friedkin (jamais vu) et au Salaire de la peur de Clouzot. Et avec un prétexte aussi mince (un gars et son fils suivent une poignée de « teufeurs » dans le désert marocain) pour un film qui dure près de deux heures, faut « broder ». Alors on alterne péripéties de parcours (la traversée d’une rivière, l’intoxication du clebs qui a bouffé une crotte humaine bourrée de LSD…), scènes intimistes (Sergi López et son fils ou bien leur rapprochement progressif avec ces marginaux en apparence rugueux mais pleins d’humanité) et paysages grandioses. López et le gamin sont les seuls acteurs « pro ». Les autres principaux protagonistes (trois mecs dont deux estropiés et deux nanas), criants de vérité, le réalisateur franco-espagnol Óliver Laxe les a directement recrutés dans le milieu des « raves ». Le rythme est assez lent, voire contemplatif. Heureusement (si j’ose dire), le film bascule dans l’horreur au bout d’une heure. Et là, on n’est pas au bout de nos surprises. Seuls trois rescapés se retrouveront à l’image des derniers plans (une fin qui n’en est pas une), après une aventure humaine et intérieure à haute intensité. Bien sûr, ce genre de voyage sensoriel demandera un minimum de lâcher-prise, en évitant de se poser des questions trop rationnelles (genre « à sa place, je n’aurai pas réagi pareil »). Film co-produit par les frères Almodóvar, ce qui n’a rien d’étonnant, la marginalité étant l’un des thèmes forts de leur cinéma. Vu et approuvé 

L’éclipse (1962), de Michelangelo Antonioni

 

« A-t-on besoin de se connaitre pour s’aimer ? Et a-t-on besoin de s’aimer ? »

« Je voudrais ne pas t’aimer. Ou t’aimer beaucoup mieux. »

C’est beau, une ville, la nuit… Le jour aussi…

C’est (encore) l’histoire d’un gars et d’une fille (heureusement sans Lamy et Dujardin), d’un homme et d’une femme (heureusement pas par Lelouch), beaux comme des dieux (Alain Delon et Monica Vitti à leur « prime »). Lui voudrait (évidemment) « ken » Elle, Elle voudrait bien aussi. Ou pas. Ou pas si vite ou pas comme ça. Bref, encore une chieuse, quoi…

Une éclipse (solaire), en astronomie, c’est un phénomène aussi rare qu’un sourire sur la tronche de Bruno Retailleau, le croquemort d’une France en noir et blanc (enfin, en beaucoup plus blanc que noir, en l’occurrence…😄). Au cinéma, c’est un film de Michelangelo Antonioni, un réalisateur qui, pour ce que j’en ai vu (Blow-Up, Zabriskie Point), semble plus soucieux de filmer de belles images que de raconter des histoires (c’est en tous cas ce qui en ressort). C’est à nouveau le cas ici : vue aérienne de Rome, tableaux et photos du Kenya, salle de la Bourse et surtout « sa » Monica (et à un degré moindre Alain) et la ville. Une ville à l’architecture moderne et épurée, quasiment sans circulation automobile (le rêve), rappelant les grands espaces du désert de Zabriskie Point ou le vaste parc de Blow-Up. Tiens, de noir et blanc (nous sommes en 1962) et de gens qui tirent la gueule, il en est ici aussi question. En l’occurrence Monica Vitti, le plus souvent comme contrariée, mais traversée malgré tout par quelques épisodes plus… solaires comme lorsqu’elle se grime en danseuse africaine au son des tam-tams chez une voisine colonialiste. Elle quitte Riccardo (Francisco Rabal) et se laisse séduire par l’agent de change de sa mère (Delon), rencontré lors d’une séance boursière. Jeu classique du chat et de la souris, sur le thème « je t’aime moi non plus »… Le film clôt une trilogie sur ces thématiques de l’incommunicabilité et du couple en crise dans une Italie en plein boom économique, entamée avec L'avventura (1960) et poursuivie par La nuit (1961, les trois avec Vitti). De sacrées longueurs tout de même (le film dure deux heures) : la séquence de la rupture au début, comme Piccoli et Bardot dans Le mépris mais avec heureusement beaucoup moins de dialogues ; et une scène de boursicotage (un univers que j’exècre particulièrement et un fléau de notre temps). On va dire que ça se laisse voir et qu’Antonioni a indéniablement une « patte », c’est déjà ça. Et puis les années 60, pour les fringues, c’était la classe : les hommes en costard-cravate et les dames en robe ou jupe jamais au-dessus des genoux. Une certaine uniformité, certes, mais tellement mieux (et moins vulgaire) que celle à laquelle on a fini par aboutir. Vous imaginez, si Delon était né 50 ans plus tard, il porterait tatouages, barbe ou bouc et maillot du Barça ou tee-shirt de Nirvana, smartphone dans une main et vapoteuse dans l’autre…  


Le topo de Christoph Hochhäusler :

La terrasse (1980), d’Ettore Scola

 

« Il faut le comprendre, quoi… Il tourne deux films en même temps : son premier et son dernier. »

Bonjour tristesse...

C’est l’histoire de quelques amis, issus de « l’intelligentsia » de la gauche culturelle, qui se retrouvent, avec d’autres et pour certains, avec leur compagne, lors d’un rituel buffet dinatoire sur une terrasse romaine. Il y a là Amedeo (Ugo Tognazzi), producteur de cinéma ; Enrico (Jean-Louis Trintignant), son scénariste attitré ; Luigi (Marcello Mastroianni), journaliste ; Sergio (Serge Reggiani), responsable de la télé publique RAI ; et Mario (Vittorio Gassman), député communiste. A l’enthousiasme des débuts a succédé l’accablement face aux échecs professionnels et sentimentaux.

« Vous m’avez vraiment cassé les couilles ! » lance à un moment donné l’un des convives de cette Terrasse aux autres invités. Cette sentence résume parfaitement mon sentiment à la vision de ce film long (2h35 !) et chiant comme la pluie (qui s’abat d’ailleurs sur ladite terrasse lors du final). Ni rires ni larmes au programme de cet étalage d’amertume, d’histoires et de personnages inintéressants au possible. Trois grands acteurs italiens (Tognazzi, Mastroianni et Gassman) y sont accompagnés des « francesi » (et tout aussi grands) Trintignant et Reggiani, ayant déjà tourné pour des réalisateurs transalpins, Reggiani ayant lui-même des origines italiennes. Chacun fait son petit tour de piste (d’environ 30 minutes chacun, donc), annoncé par la scène liminaire, identique et répétée, d’une femme déclarant le buffet ouvert. On y suit à chaque fois le personnage en question lors de cette soirée puis dans sa vie. Tous ont pour point commun, outre leur amitié, d’être en situation d’échec tant sur le plan professionnel qu'amoureux et de se trouver en contradiction avec leurs rêves et idéaux d’antan (thème proche de celui de Nous nous sommes tant aimés, du même réalisateur et bientôt chroniqué sur ces pages). Trintignant, en auteur sans inspiration (ne lui trouvez-vous pas un air de John Malkovich, ce sourire à la fois charmeur et inquiétant ?) et Gassman, en député ayant une liaison avec une jeune femme, font leur numéro, les autres (Reggiani en dépressif anorexique, Mastroianni largué par sa femme et Tognazzi en producteur raté) sont plus sobres. Mais rien ne passionne dans leurs aventures, tout juste notera-t-on quelques fulgurances sarcastiques ou de mise en scène (Gassman s’imaginant évoquer sa liaison adultérine à la tribune du congrès du Parti Communiste – images d’archives – auquel il participe). La pauvre Marie Trintignant, tout juste 18 ans à l’époque, fait de furtives apparitions lors de ces buffets et y croise donc son père. Cette livraison de quatre DVD achetés sur Vinted fût donc très décevante, seul Tendres passions, mélo porté par un exceptionnel trio d’acteurs, valant le coup d’œil. Heureusement qu’ils ne m’ont en réalité rien couté, puisque payés par les fruits de la vente d’une visionneuse de diapositives antédiluvienne…   

Diva (1981), de Jean-Jacques Beineix

 

« Et c’est quoi la marque des matelas où on peut dormir sans faire chier l’autre ? »

« Au fond, t’es un lyrique… »

C’est l’histoire de Jules (Frédéric Andréi), jeune postier grand fan d’une cantatrice américaine (Wilhelmenia Wiggins Fernandez), qui effectue un enregistrement de l’un de ses spectacles puis lui vole sa robe de scène, alors qu’elle refuse de se produire sur disque. Parallèlement, la police enquête sur un réseau de prostitution.


Un peu mégalo, le Beineix, mais vraiment pas mal du tout. Une double intrigue croisée, avec des morceaux esthétisants dedans (couleurs artificielles, décors inspirés du « pop art »…). Une histoire assez originale où un jeune postier prénommé Jules (Jules…😏) se trouve en possession de deux enregistrements, celui qu’il a réalisé d'une diva à laquelle il voue un véritable culte mais aussi celui des révélations d’une ex-prostituée que celle-ci a déposé à son insu dans la sacoche de sa mobylette juste avant d’être assassinée. Notre gars va dès lors être poursuivi simultanément par deux Taïwanais l’ayant repéré lors du concert incriminé, par deux « pieds nickelés » (Gérard Darmon et Dominique Pinon), chacun de ces duos cherchant à récupérer l’un des enregistrements, mais aussi par la police, ce qui occasionnera des « tours de passe-passe » et une spectaculaire course-poursuite au cours de laquelle Jules pénètrera dans le métro parisien à bord de sa moto (Besson a sûrement pris des notes pour son Subway de 1985). Le postier sera aidé dans sa tâche par un mec dont on ne sait strictement rien (Richard Bohringer), que l’on voit juste préparer de la bouffe, prendre un bain dans une baignoire cigare au bec ou faire un puzzle géant. Et par une étudiante asiatique, amie du mec en question. L’intrigue policière et les personnages sont assez sommaires, les poursuivants retrouvant la trace du postier on ne sait comment, on sent que ce n’est pas ce qui intéresse le plus Beineix. Deux caméos notables : la récemment disparue Isabelle Mergault dans une salle de jeu et… l'alors fraichement « retraitée » du porno Brigitte Lahaie dans un clin d’œil à Marilyn Monroe (sa jupe qui se soulève sous une bouche de métro). Mine de rien, près de trente ans avant la « loi Hadopi », Diva posait déjà la problématique de l’auteur face aux enregistrements pirates de ses œuvres. Il est par ailleurs accompagné d’une mémorable bande originale de Vladimir Cosma (récipiendaire de l’un des quatre Césars obtenus par le film), avec notamment le sublime extrait de l'opéra La Wally revenant tel un leitmotiv.