Chroniques de films, au fil de mes (re)découvertes. Aucune connaissance technique ou historique sur le cinéma, juste des ressentis. Si cela vous donne envie de (re)voir ces films, c'est déjà ça...
« Le nez est formidable.
Et la bouche… Si j’étais écrivain, j’en ferai un roman. »
Une femme en Kohler…
C’est l’histoire d’une meuf, Julie
Kohler (Jeanne Moreau), qui n’a qu’une idée en tête : se venger des cinq
types (Claude Rich, Michel Bouquet, Michael Lonsdale, Charles Denner et Daniel
Boulanger) qui, accidentellement, ont tué d’un coup de carabine son mari le
jour même de son mariage. Ils vont passer un sale quart d’heure…
Très bon film « qualité
France », efficace, par le parangon d’une « vague » dont on se
demande ce qu’elle a ici de « nouveau ». Sorti en avril 1968, un mois
avant le joli mois de mai qui bouleversa l’Histoire. Comme dans Fahrenheit 451 deux
ans auparavant, Bernard Herrmann, compositeur attitré d’Alfred Hitchcock, signe
la musique. La figure tutélaire du « maitre du suspense » y est ici
cependant moins prégnante. Le casting est royal, chacun des cinq coupables ou
complices de l’assassinat initial du marié, montré en flashbacks, venant faire
son tour de piste, à l’exception du moins célèbre Daniel Boulanger. Les
meurtres de Bouquet et Lonsdale, précédés d’une agonie, sont particulièrement
atroces et démontrent la volonté sans faille ainsi que l’absence de la moindre
émotion de Jeanne Moreau. Celui de Rich, par contre, est totalement
lunaire : il prend le risque d’enjamber la rambarde du balcon pour aller
récupérer l’écharpe de Moreau sur l’auvent alors que n’importe qui de sensé
aurait utilisé un long bâton tel un balai, par exemple. Les deux derniers
crimes ne sont quant à eux pas montrés. Truffaut, dans le déroulé comme dans le
dénouement, a pris quelques libertés avec le roman de William Irish dont le
film s’inspire, écrivain déjà adapté au cinéma par… Hitchcock (Fenêtre sur
cour) et… Truffaut lui-même (La Sirène du Mississipi, l’année suivante). Comme
quoi, tout se tient. Bon, voila un film français simple, sans prise de tête,
pour une fois. De la belle ouvrage.
« Hé, Jolanda !
Regarde-moi ça, si maman te voyait dans cette tenue… Avec le cul à l’air devant
tout le monde… »
C’est l’histoire d’une milliardaire américaine,
dite « La vieille » (Bette Davis, morte à Neuilly), qui parcourt le
monde au gré de ses envies. Passionnée par un jeu de cartes appelé la
« scopa », qui nécessite mémoire et réflexion, elle profite de ces
escales pour y jouer avec des personnes peu fortunées, voire nécessiteuses,
afin de leur prouver sa supériorité. Elle leur prête une mise de départ pour
qu’ils puissent participer et la récupère sans coup férir par ses victoires
successives. A Rome, elle s’est entichée du couple formé de Peppino (Alberto
Sordi) et Antonia (Silvana Mangano), soutenus par tout le bidonville dans
lequel ils résident, qui espère leur victoire pour en partager les gains. Les
parties s’enchainent dans la somptueuse villa de la milliardaire.
Ah, tiens, c’est bon, ça. Ces « Ritals »
ont visiblement tout compris. Faire passer des messages, poser un regard lucide
sur leurs contemporains, livrer une analyse de la société, dans le contexte
historique et social de l’époque, le tout en évitant le manichéisme et le sentencieux
plombant (Bong Joon-ho a dû prendre des notes). Cet Argent de la vieille
bénéficie d’un pitch original et nous plonge dans l’univers des jeux de cartes,
plus précisément cette « scopa », une sorte de belote mettant aux
prises deux équipes de deux joueurs. Ces parties sont une allégorie de la lutte
des classes et du combat entre le capitalisme impérialiste américain, incarné
par « La vieille », et le (lumpen)prolétariat italien, qui prend les
traits du couple Sordi – Mangano. Ce dernier est soutenu, y compris
financièrement pour les mises de départ, par tout un bidonville, filmé sans
misérabilisme ni démagogie, avec tendresse et moquerie mais aussi par les domestiques
de la milliardaire. Il n’y a pas les gentils pauvres d’un côté et la méchante « vieille
peau » friquée de l’autre. Enfin, si mais c’est plus compliqué que ça. Si
les premiers veulent gagner par cupidité, la motivation de la seconde, bouffie
d’orgueil, est de démontrer sa supériorité. A l’arrivée, cette course effrénée
pour le profit et cet argent qui fait décidément tourner les têtes ne fait
aucun vainqueur mais que des vaincus, symbolisée par un « twist »
final inattendu (que les plus attentifs et astucieux auront peut-être deviné),
où le personnage de la fille ainée du couple de prolos, qu’on pensait
secondaire, révèle toute son importance. En dépit de quelques facilités (la
villa qui surplombe le bidonville, le contraste entre la Rolls-Royce de la
milliardaire et la mini-camionnette toute pourrie de Sordi, OK, on a compris
les images…) et d’une séquence un peu lourde et longuette où Sordi fait (à
nouveau) le « clebs » en suppliant Mangano de le pardonner d’avoir
foiré les parties de cartes, ce film est un très bon moment et un bel exemple
de « comédie à l’italienne » réussie.
« Mais pourquoi n’y
a-t-il que des femmes ? » - « Aucun paysage n’est aussi beau
qu’un corps de femme. » (*)
C’est l’histoire d’un mec,
architecte (Gabriele Ferzetti) et de deux nanas à « donner la
trique » (Lea Massari et Monica Vitti). Le mari, la femme, l’amante,
épisode 638 ? Pas tout à fait. Ferzetti est maqué avec Massari mais lors d’une
excursion en yacht avec des amis qui les mène sur les îles Éoliennes (Sicile),
celle-ci disparait mystérieusement. Lors des recherches pour la retrouver, il
s’éprend de Vitti, confidente de Massari et présente au moment des faits.
Et mon vier, Madame Olivier,
encore un, de « grand film précurseur » chiant à mourir… Et longuet
(2 heures 20), en plus de ça. D’ailleurs hué (surtout par les Italiens) lors du
Festival de Cannes 1960, où il remporta malgré tout le Prix du jury, puis
réhabilité au fil des années (surtout par les Français). Mais la première
impression est souvent la bonne. Donc voilà. Ah, pour ça, les images sont
belles, pas de souci là-dessus. Bruit du vent et des clapotis, paysages, plans
en plongée, c’est magnifique et ça l’aurait été encore plus en couleurs,
assurément. Et la musique est bonne, bonne-bonne-bonne, comme dirait l’autre. Mais
assez vite, acteurs comme spectateurs finissent par se ficher comme d’une
guigne du sort de Massari (dont on ne saura rien) et on bifurque vers une
énième variation sur les thèmes « fuis-moi j’te suis, suis-moi j’te
fuis » et « la vie, l’amour, c’est compliqué » entre le mec
« needy », comme on dit aujourd’hui (y’a que de ça dans ces films,
c’est ça le patriarcat ?) et la nana qui minaude et ne sait pas ce qu’elle
veut (Vitti, dans le même registre que dans L’éclipse, dernier volet de la
trilogie dite de « l'incommunicabilité » de son compagnon de
réalisateur). Las. Allez, tant pis si je passe (encore) pour une « buse » mais pour moi, c’est « no way »…
(*) On est bien d’accord. Enfin,
ça dépend quand même de la femme en question, en particulier son poids, ses
mensurations et son âge…
« Quel jour est-on,
aujourd’hui ? » - « Vendredi » - « Dommage que ce soit
pas dimanche. Avant de vous connaitre, j’aimais pas les jours fériés.
Maintenant, je commence à détester les jours ouvrables… »
C’est l’histoire d’un mec, Louis
Mahé (Jean-Paul Belmondo), riche héritier de La Réunion, qui se fait livrer
Catherine Deneuve (Julie Roussel) pour la marier, comme ils l’ont convenu lors
de leur correspondance via les petites annonces matrimoniales. Et ben, ça va,
la vie, oui ? Mais patatras : elle se révèle ne pas être celle qu’il
attendait et après leur mariage, elle s’enfuit avec quasiment tout son argent,
ayant mis ses comptes en commun avec elle. Dès lors, avec la sœur de la
véritable Julie Roussel, disparue, il engage un détective privé (Michel Bouquet)
pour retrouver la voleuse en fuite.
Et là, à la lecture de ce
synopsis, vous vous dites « super, un polar avec du suspense, des
poursuites, des rebondissements, on va se régaler ». Pas si vite. Un film
qui débute comme une comédie romantique, qui se poursuit (en effet mais pas
longtemps) comme un polar et qui se termine… en eau de boudin (fun fact :
dans le même chalet où Depardieu, Carmet et Blier père se cailleront les miches
dix ans plus tard dans Buffetfroid). SPOILER ALERT : Belmondo retrouve
Deneuve avant le privé (Bouquet), par hasard, en la voyant dans un reportage
télévisé. Et après, on tourne en rond, y’a évidemment du verbiage auteurisant (on
ne se refait pas)… Histoire d’amour, encore et encore, « tu m’as trahi
mais je t’aime quand même » Vs. « on n’a plus un rond, vais pas pouvoir
rester (*) mais tu m’attendris alors finalement… ». Mais « Bébel » (né
à Neuilly) et Cathy (qui nous montre furtivement sa poitrine dénudée en deux
occasions, j’aurais jamais cru…) sur la même affiche, ça ne se refuse décemment
pas. Les voir est une joie et une souffrance (Truffaut est tellement fier de cette
formule qu’il la réutilisera dans Le dernier métro). Le premier nous a quitté en
2021, on souhaite à la seconde de durer aussi longtemps que sa maman, Renée
Simonot, décédée en 2021 à l’âge canonique de… 109 ans. Quant à vous, M.
Truffaut, il ne vous reste plus que Tirez sur le pianiste et La mariée était en
noir pour me prouver votre « génie » (bâillements…), seuls La femme d’à
côté et surtout Fahrenheit 451 (où vous singez votre maître Hitchcock) ayant retenu
mon attention pour le moment.
(*) Super, le cliché de la femme
vénale… Ah, on me dit dans l’oreillette que ce n’est pas un cliché mais la
réalité. Dont acte.
« J’aime la politique car
quoi qu’en pense ta hyène de mère, la politique est partout dans la vie. »
C’est l’histoire Silvio Magnozzi (Alberto
Sordi), membre des Partisans, combattant avec la Résistance italienne contre
les forces nazies et fascistes lors de la seconde guerre mondiale. Il se fait
surprendre dans un hôtel près du lac de Côme par un soldat allemand. Alors que
celui-ci allait l’abattre, il est sauvé in extrémis par Elena (Lea Massari), la
fille du propriétaire de l'hôtel, qui tue le soldat à l’aide d’un fer à
repasser. Elle fournit à Silvio une cachette sûre, le moulin qui appartenait à
ses grands-parents décédés.
On (« est un con » mais
en l’occurrence, c’est moi, donc comprendre « je »…) ressent une
petite forme de jubilation après avoir vu un bon film, comme lorsqu’on découvre
quelque chose de rare et d’agréable. Surtout après plusieurs essais
infructueux. Comme quoi, quand le sujet me parle, que l’interprétation est au
rendez-vous et que le récit va droit à l’essentiel, sans se perdre en longueurs
ou scènes inutiles, ça roule tout seul. Une vie difficile se révèle illico
comme mon Dino Risi préféré à cette étape de mon parcours dans sa filmographie,
Parfum de femme et Le fanfaron m’ayant déçu. Il retrace environ quinze ans de
la vie d’un homme pétri d’idéaux progressistes, interprété par
l’excellentissime et protéiforme Alberto Sordi (peut-être le meilleur de ces
acteurs du cinéma italien de cette époque), tiraillé entre ses responsabilités
de mari et de père de famille et le respect de ses convictions politiques. Sa
compagne n’est autre que Lea Massari, encore une belle « plante »,
elle aussi convaincante dans divers registres, de l’épouse éplorée à la « chipie »
hautaine. Le film a de nombreux points communs avec d’autres de cet « âge
d’or » du cinéma italien (fin des années 50 – milieu des années 70, en
gros) : fort ancrage dans le (riche) contexte historique et social italien (fin de la
seconde guerre mondiale, référendum sur la Monarchie, « boom »
économique des années 60, plus tard les « années de plomb »…), regard
désenchanté sur la société, difficulté de mettre ses idéaux en accord avec la
réalité de la vie quotidienne, critique acerbe du triumvirat (souvent lié) politicien
corrompu – grand industriel qui l’est tout autant – clergé. À ce titre, l’homme
d’affaires à la tête d’un empire qui tente en vain de soudoyer Sordi, journaliste
communiste, n’est rien de moins que le portrait craché de Berlusconi avec vingt
ans d’avance. Mais le film n’a rien de « militant », Risi, comme d’autres
compatriotes réalisateurs, étant réticent à cette démarche. C’est donc en état
d’ivresse, pour les faire passer avec plus de légèreté, que Sordi exposera ses vérités
(que je fais miennes), allant jusqu’à faire exploser sa frustration en crachant
sur les limousines qui passent (superbe scène sur la promenade de Ronchi, à
Marina di Massa, bien qu’elle soit censée se dérouler à Viareggio). Une vie
difficile repose sur le schéma classique de la femme recherchant la sécurité
matérielle (sans toutefois être vénale) auprès d’un époux « solide et responsable »
et d’un homme plus fantasque, attaché à ses rêves et ses idées, se rabaissant
en « mendiant » l’amour de sa femme (tel Jacques Brel dans son Ne me quitte
pas). Là comme dans d’autres domaines (productivisme effréné, esprit moutonnier,
soumission à l’autorité mais paradoxalement grande indiscipline personnelle…),
les choses n’ont pas beaucoup changé. Désespérants, les gens ! De vrais hamsters
dans leur roue (ils doivent penser comme le cycliste, qu’ils vont tomber s’ils
s’arrêtent de pédaler…). En particulier en Italie (y'a qu'à voir leurs dirigeants actuels...), comme le déplorait en 2010 Mario
Monicelli, quelques mois avant son
suicide (cancer de la prostate en phase terminale) : « Ce qu'il n'y a
jamais eu en Italie, c'est un grand coup de pied dans la fourmilière, une belle
révolution, ce qui ne s'est jamais produit en Italie… Il y en a eu en
Angleterre, il y en a eu en France, il y en a eu en Russie, il y en a eu en
Allemagne. Partout sauf en Italie. Donc il faut quelque chose pour vraiment
racheter ce peuple qui a toujours été soumis, qui a été esclave pendant 300 ans ».
Bon, ceci dit, ces révolutions n’ont pas changé grand-chose à l’arrivée, on en est
tous plus ou moins au même point. En attendant, délectez-vous donc de ce très
bon film (en V.O only) où humour, tendresse et satire se conjuguent à
merveille.