Bon, au bout de deux ans, je vous autorise à appeler le 15… Un passager manque d’intérêt (et d’idée de visionnage) pour la chose cinématographique ainsi qu’un « recentrage » sur une de mes autres passions (la musique) m’emmènent à mettre mon blog en mode « pause » pour une durée indéterminée. Sans compter la flemme, le domaine où je donne toujours toute la pleine mesure de mon talent car, comme le dit Mélanie Laurent à Catherine Jacob dans le monumental Dikkenek : « Parce que c’est quand même ça, le but dans la vie, non, rien foutre ? ». N’en déplaise à M. Philippe (dit « l’éborgneur du Havre »), l’homme fort du « bloc central » (sic) qui, n’en doutons pas, saura « rassurer les marchés ». Et oui, il faut être bien sage avec eux pour qu’ils continuent de nous « arroser »...
C'est l'histoire...
Chroniques de films, au fil de mes (re)découvertes. Aucune connaissance technique ou historique sur le cinéma, juste des ressentis. Si cela vous donne envie de (re)voir ces films, c'est déjà ça...
Missing (1982), de Costa-Gavras
« S’il était resté à sa place, tout ça ne serait jamais arrivé. »
« On » a (évidemment) laissé faire…
Ah la la, y’en aura eu, des « salopardises », en ce bas monde… Sans doute est-ce en raison de mon orientation politique, fruit, comme souvent, de l’héritage familial (mère communiste, père « anarcho-mitterrandiste », je dois d’ailleurs mon prénom à celui de notre ancien Président), mais le coup d’État du 11 septembre (tiens, tiens, un mardi aussi…) 1973 au Chili et le régime dictatorial qui en découla touchent chez moi une corde particulièrement sensible. Petit rappel des faits : le 11 septembre 1973 donc, la junte militaire, avec à sa tête le général Augusto Pinochet et soutenue en sous-main par les Etats-Unis, renverse le Président socialiste Salvador Allende (qui se suicide lors de la prise d’assaut de son palais), démocratiquement élu en 1970, lors d’une période marquée par une crise économique et politique. S’ensuivent une répression féroce et l’instauration d’une dictature militaire qui dura jusqu’en 1990 (soit 17 ans !), faisant plus de 3 000 morts, 150 000 prisonniers, plus de 27 000 personnes torturées (je vous laisse consulter sur Wikipedia ce qui était réservé aux femmes, à jeun de préférence si vous ne voulez pas dégobiller votre déjeuner…) et ayant poussé à l’exil des centaines de milliers de Chiliens. Et cela sans que la « communauté internationale » n’intervienne significativement. Motif invoqué : Allende s’apprêtait lui-même à instaurer une dictature. Un argument aussi crédible et avéré que les « armes de destruction massive » prétendument possédées par Saddam Hussein, selon Colin Powell (secrétaire d’État sous la présidence de George Bush Jr.) et sa petite fiole, pour justifier l’invasion de l’Irak après les attentats de l’autre 11 septembre, celui de 2001. Le même Colin Powell qui sauvera in extremis son âme en déclarant en 2003, devant des étudiants, que l’épisode chilien « n'était pas une partie de l'histoire américaine dont nous sommes fiers ». Quant à Barack Obama, s’il refusa toute formulation de « repentance », il fit poursuivre le processus de déclassification massive des documents secrets de la CIA et du Département d'État entamé sous la présidence Clinton en 1999 (sans doute un autre adepte du « en même temps »...). Rappelons que si des dignitaires du régime furent jugés et condamnés pour leurs crimes, Pinochet disparut de sa « belle mort » en 2006 en échappant à tout procès, situation me plongeant dans un sentiment mêlé de rage et d’amertume. Et que le Chili servit durant cette période de « laboratoire » aux théories économiques néo-libérales de « l’école de Chicago » de Milton Friedman, que Ronald Reagan aux USA et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne s’accapareront ensuite tout au long des années 80 et qui essaimèrent quasiment dans le monde entier après la chute du mur de Berlin en 1989.
1. Contexte historique, genèse et scénario
De la quinzaine de films abordant cette page tragique de l’histoire contemporaine, Missing (Porté disparu), sorti en 1982 et réalisé par le franco-grec Costa-Gavras, est sans conteste le plus connu et acclamé. Premier film hollywoodien du cinéaste et produit par Universal Pictures, ce thriller politique majeur s'impose comme une œuvre charnière des années 80 en transposant les codes du cinéma de dénonciation européen au sein du système des studios américains. Adaptation fidèle du livre d'investigation de Thomas Hauser, The execution of Charles Horman (1978), le film s'ancre directement dans l'histoire contemporaine de l'Amérique latine.
C’est l’histoire (vraie) de Charlie Horman (John Shea), jeune journaliste idéaliste américain installé à Santiago, arrêté puis assassiné par la junte militaire parce qu'il a été le témoin fortuit de la présence et de la complicité d'officiels américains lors de la préparation du coup d'État du 11 septembre 1973. Alors que la répression fait rage (couvre-feu, exécutions de masse dans les stades, opposants disparus) et ignorant son sort, Ed Horman (Jack Lemmon), le père de Charlie, rejoint sur place Beth (Sissy Spacek), l’épouse de son fils, afin d’enquêter sur sa disparition.
Co-écrit par Costa-Gavras et Donald E. Stewart (récompensés par l'Oscar du meilleur scénario adapté), l'intrigue est construite comme une double quête, combinant l'efficacité du thriller d'enquête à la tragédie intime.
2. Les thèmes principaux
Le film traite et aborde plusieurs thématiques. Il dénonce le rôle de la CIA et du Département d'État américain dans la mise en place et le soutien des dictatures militaires en Amérique du Sud ainsi que le sacrifice délibéré d'individus pour préserver les intérêts géopolitiques et économiques des États-Unis dans le contexte de la Guerre froide. Le long-métrage relate l'angoisse insoutenable de l'absence d'information et la réalité macabre des fosses communes et des morgues saturées. Enfin, il analyse la trajectoire psychologique du père (Jack Lemmon), qui passe d'une confiance aveugle en l'Amérique à un déchirement face à la trahison de sa patrie. Homme d'affaires new-yorkais profondément conservateur, chrétien et patriote, il rejette initialement le progressisme et le mode de vie bohème de son fils Charlie et de son épouse Beth (Sissy Spacek). Mais au fil de leurs recherches face à des diplomates américains d'une politesse de façade, il finit par mieux les comprendre et ouvrir les yeux sur la complicité et le mensonge de ses propres institutions, qui protègent la junte plutôt que leurs propres citoyens.
3. Réalisation et esthétique
Costa-Gavras utilise les moyens d'Hollywood pour concevoir un film immersif et oppressant. Tourné principalement au Mexique, Missing recrée magistralement l'ambiance terrifiante d'une ville sous loi martiale : patrouilles nocturnes, tirs sporadiques, corps abandonnés dans les rues.
La narration utilise les notes retrouvées de Charlie et les témoignages des personnes rencontrées pour reconstituer ses derniers jours sous forme de flashbacks dynamiques.
La bande originale signée Vangelis, électronique et épurée, renforce le climat d'angoisse permanente et de tragédie intime.
4. Interprétation
Le choix des acteurs principaux fut l'une des clés majeures du succès émotionnel du film. Jack Lemmon, immense star de la comédie dramatique hollywoodienne, livre une performance bouleversante à contre-emploi. Sa transformation progressive en père brisé lui valut le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes. Quant à Sissy Spacek, fraîchement Oscarisée pour Nashville Lady, elle apporte une force brute, une ténacité et une justesse parfaites dans le rôle de l'épouse révoltée face à l'inertie diplomatique.
5. Réception, distinctions et impact
Le film a suscité d'immenses vagues de réactions, tant artistiques que géopolitiques. Il remporta la prestigieuse Palme d'Or au Festival de Cannes 1982 (ex-æquo avec Yol de Yilmaz Güney). L'année suivante, il gagne l'Oscar du meilleur scénario adapté et cumule les nominations reines (Meilleur film, Meilleur acteur, Meilleure actrice).
Le Département d'État américain a vivement réagi à la sortie du film, publiant un démenti officiel pour contester sa thèse. L'ambassadeur américain au Chili à l'époque des faits a même intenté un procès en diffamation (débouté par la suite) contre le réalisateur et l'auteur du livre.
Sans surprise, le film fut strictement interdit au Chili pendant toute la durée de la dictature militaire de Pinochet.
Missing demeure l'un des sommets du thriller politique international. En évitant le pamphlet simpliste pour se concentrer sur le drame humain d'une famille brisée, Costa-Gavras a signé une œuvre universelle sur le mensonge d'État.
Voilà qui est brillamment résumé. Si le changement progressif d’état d’esprit du père est une « ficelle » scénaristique relativement attendue, le film a pour lui son réalisme et sa sobriété. Lorsqu’un diplomate américain lui assène que si son fils n’était pas mêlé à cette histoire, il serait resté en Amérique et regarderait ces évènements de loin sans s’en soucier, on ne peut s’empêcher de lui « accorder le point ». D’ailleurs, Lemmon ne moufte pas.
Lolita (1962), de Stanley Lubrick
J’aimerais être une femme, parfois. Oh, juste pour quelques jours, histoire de voir si « nous, les hommes » suscitons chez elles la même fascination qu’elles exercent sur nous. Parce que nous (enfin, la plupart d’entre nous, à part les gays – forcément – et quelques exceptions), à la vue d’une paire de seins ou de fesses, d’un visage, c’est Tex Avery, avec yeux exorbités, langue déroulée jusqu’au sol et sauts de cabri… Y’a « à manger », quoi. Tandis que nous, qu’est-ce qu’elles peuvent bien nous trouver ? Ou alors d’accord, Alain Delon dans sa jeunesse ou un beau brun un poil baraqué, regard ténébreux, fesses bien fermes, comme celui qui plongeait nu sur une plage dans une pub des années 80 (pour parfum ou slips, je sais plus), à la rigueur...
C’est pas sa faute à elle…
Lolita (1962) est une comédie noire dramatique américano-britannique réalisée par Stanley Kubrick, adaptée du célèbre et controversé roman éponyme de Vladimir Nabokov publié en 1955. Il s'agit d'une œuvre charnière dans la filmographie de Kubrick, marquant le début de sa période de production entièrement britannique et affirmant son goût pour la satire sociale et l'obsession humaine.
C’est l’histoire d’Humbert Humbert (James Mason), un professeur de littérature française d'âge mûr, qui s'installe dans une petite ville américaine. Il loue une chambre chez une veuve, Charlotte Haze (Shelley Winters), et tombe instantanément amoureux fou de sa fille de 14 ans, Dolores (Sue Lyon), qu'il surnomme « Lolita ». Pour rester proche de l'adolescente, Humbert accepte d'épouser Charlotte. Lorsque cette dernière découvre la vérité et meurt accidentellement, Humbert entame un voyage à travers les États-Unis avec Lolita, sombrant dans une relation toxique et jalouse, tout en étant traqué par un mystérieux rival, Clare Quilty (Peter Sellers).
Le film dissèque la folie obsessionnelle de Humbert, qui rationalise son attirance interdite et détruit sa propre vie (et celle des autres) pour la posséder. Contrairement aux apparences, Lolita n'est pas qu'une victime passive et utilise parfois l'ascendant qu'elle a sur Humbert, tandis que Clare Quilty manipule tout le monde en arrière-plan. Le film explore la dualité humaine, symbolisée par les nombreux déguisements et l'omniprésence de Clare Quilty, qui agit comme le double grotesque et moral de Humbert. Kubrick en profite pour égratigner au passage la culture de consommation, la banlieue bourgeoise, le puritanisme de façade et la culture pop américaine des années 1950.
Soumis au rigide Code Hays de l'époque, Kubrick a dû faire preuve d'une immense subtilité. L'âge de Lolita est surélevé (l'actrice Sue Lyon avait 15 ans lors du tournage, contre 12 ans pour le personnage du livre). La nature sexuelle de leur relation est entièrement suggérée par le montage, les regards, l'humour noir et le non-dit. Kubrick déclarera plus tard que s'il avait su à quel point la censure serait stricte, il n'aurait probablement pas fait le film.
Le film s'ouvre par la fin (le meurtre de Quilty par Humbert), transformant l'histoire en un long flashback tragique où le spectateur sait d'avance que le principal protagoniste court à sa perte. Kubrick utilise fréquemment des miroirs pour filmer ses personnages, accentuant visuellement les thèmes du double, de l'illusion et de la paranoïa.
James Mason livre une remarquable performance, oscillant entre le dandy pathétique, le monstre d'égoïsme et l'amoureux transi, réussissant à rendre son personnage tragiquement humain. Sue Lyon, choisie parmi 800 candidates, incarne parfaitement l'adolescente américaine désinvolte, mélange d'innocence enfantine et de sensualité précoce (l'image d'elle avec ses lunettes de soleil en forme de cœur est devenue iconique). Quant à Shelley Winters, elle est parfaite en mère de famille bourgeoise, désespérée d'être aimée, à la fois grotesque et profondément touchante. Enfin, Kubrick a laissé une immense liberté d'improvisation à Peter Sellers. Il vole la vedette à chacune de ses apparitions en incarnant un Quilty caméléon aux accents multiples.
Le film a suscité d'immenses controverses avant même sa projection. La Ligue de vertu (sic) catholique a tenté de le boycotter. Malgré cela, le film a été un succès commercial majeur et a reçu un accueil critique globalement positif, saluant le courage de l'adaptation et la performance des acteurs. Lolita est aujourd’hui considéré comme une œuvre majeure de Kubrick, même si elle est parfois éclipsée par ses chefs-d'œuvre ultérieurs (2001, Orange Mécanique). Il a profondément marqué la « pop culture », popularisant (et déformant parfois) le terme « Lolita » pour désigner une jeune fille séductrice.
Mouais, quand même un peu longuet, comme dirait Gérard (2 heures et demie)… Le meilleur, c’est la fin, quand le type bute définitivement sur l’amour impossible. Pour le reste… bof bof.
La jeune fille et la mort (1994), de Roman Polanski
Kézaco ?
La Jeune fille et la mort (1994) est un drame psychologique et un thriller à huis clos réalisé par Roman Polanski, adapté de la pièce de théâtre éponyme du dramaturge chilien Ariel Dorfman, rescapé du régime d'Augusto Pinochet.
Le Scénario
C’est l’histoire de Paulina Escobar (Sigourney Weaver), toujours traumatisée par les violences qu’elle a subi lors de la dictature dans un pays d'Amérique du Sud non-nommé (mais fortement inspiré du Chili post-dictature de Pinochet) en pleine transition démocratique. Son mari avocat Gerardo (Stuart Wilson) vient d’être nommé à la tête d’une commission d'enquête sur les crimes passés. Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre Paulina dans leur maison isolée au bord d'une falaise, il crève un pneu un soir d’orage. Par chance, le docteur Roberto Miranda (Ben Kingsley), qui passait par là, le raccompagne chez lui. Depuis sa chambre, Paulina croit reconnaître dans la voix de cet homme celle de l’un de ses tortionnaires qui l'a séquestrée, violée et torturée des années plus tôt, alors qu'elle avait les yeux bandés.
Les thèmes principaux
La justice versus la vengeance : Le film interroge la possibilité d'une réparation légale ou morale après les atrocités d'une dictature. Peut-on pardonner ou tourner la page sans vérité ni châtiment ?
Le syndrome du survivant et le traumatisme : Paulina incarne la mémoire vive et douloureuse de la torture. Son traumatisme physique et psychologique ne s'efface pas avec le retour officiel de la démocratie.
L’ambiguïté morale : Aucun personnage n'est tout blanc ni tout noir. La victime devient bourreau à son tour ; l'avocat démocrate est prêt à transiger ; le médecin accusé plaide l'innocence avec un calme désarmant.
Le poids du passé et du huis clos : Enfermés dans une tempête nocturne, les trois personnages rejouent le théâtre de la terreur étatique à une échelle intime, montrant comment la dictature infecte le couple et l'individu bien après sa chute.
La musique et la mémoire : Le titre renvoie au quatuor à cordes La Jeune Fille et la Mort de Franz Schubert, que le tortionnaire passait en boucle pendant qu'il abusait de Paulina, transformant une œuvre classique en rémanence morbide.
Qu’en penser ?
La Jeune fille et la mort est généralement considéré par la critique et le public comme une œuvre hautement maîtrisée et suffocante, un modèle de thriller psychologique en espace clos.
Voici ce qu'il faut retenir de sa réalisation, de son interprétation et de sa résonance :
1. La Réalisation : L'art du huis clos oppressant
Roman Polanski est un cinéaste habitué des espaces confinés (Répulsion, Rosemary's baby, Le Locataire). Dans ce film, il utilise sa caméra pour transcender l'origine théâtrale de l'œuvre :
- Une tension constante : Polanski enferme ses personnages dans une maison isolée au milieu d'une tempête nocturne. La mise en scène joue habilement avec l'obscurité, les angles de caméra serrés et les bruits extérieurs pour installer un climat d'insécurité permanente.
- Le sens du détail : Chaque objet (la cassette de Schubert, la corde, le revolver) devient un enjeu de pouvoir. Le rythme est minuté pour faire monter l’angoisse sans jamais relâcher la pression.
- Quelques réserves historiques : Lors de sa sortie, de rares critiques (comme Les Inrockuptibles) ont reproché au film d'avoir un suspense un peu trop mécanique ou d'appuyer parfois les effets dramatiques. Cependant, la majorité salue l'universalité de sa trajectoire, qui dépasse le simple cadre de l'histoire chilienne.
2. L'Interprétation : Un duel d’acteurs magistral
Le film repose presque intégralement sur les épaules d’un trio d'acteurs au sommet de leur art :
- Sigourney Weaver (Paulina) : L'actrice livre une performance d'une intensité rare. Elle parvient à osciller de manière troublante entre la fureur implacable d'une femme armée et la vulnérabilité extrême d'une survivante brisée par les traumatismes du passé.
- Ben Kingsley (Dr. Miranda) : Face à elle, il incarne l'ambiguïté absolue. Avec un calme désarmant, il maintient le doute sur sa culpabilité pendant une grande partie du film. Est-il un tortionnaire sadique ou un innocent victime de la folie d'une femme ? Sa performance rend le dénouement mémorable.
- Stuart Wilson (Gerardo) : Moins exposé mais crucial, il joue le rôle du pivot moral. Il incarne le spectateur, déchiré entre son amour pour sa femme et son attachement viscéral aux règles du droit et de la justice.
3. La dimension personnelle et politique
Le film tire également sa force de la résonance entre le sujet et l'histoire personnelle de son réalisateur. Polanski, survivant du ghetto de Cracovie durant la Seconde Guerre mondiale, s'est toujours intéressé aux thématiques de la persécution, de la paranoïa et de la cruauté humaine. En explorant les mécanismes psychologiques de la dictature et de ses séquelles, il livre une réflexion intemporelle sur la perversité des régimes autoritaires.
En résumé, c'est un thriller psychologique vibrant, inconfortable et profondément intelligent. Il évite le piège du théâtre filmé statique grâce à des choix de mise en scène brillants et un face-à-face Weaver / Kingsley d'une force incroyable.
T’as tout dit, bouffi. Rajoutons qu’un film peut être dur et glaçant par un simple monologue, qu’il se suit sans qu’on décroche, qu’il n’a pas dû coûter cher (trois acteurs, une baraque, un peu d’extérieurs près d’une falaise et un concert d’un quatuor à cordes) et qu’on est ravi que soit enfin un peu évoquée au cinéma la tragique dictature (soutenue par les USA et « Miss Maggie »), restée impunie, de Pinochet (j’y reviendrai plus en détail prochainement, Missing de Costa-Gavras est sur ma liste), même si c’est ici vraiment en filigrane.
Trois femmes (1977), de Robert Altman
« Tu connais le vieux dicton ? « Le cœur d’un homme passe par son estomac ». C’est vrai, très souvent. »
Qu’est-ce que c’est, de quoi ça parle ?
Sorti en 1977, Trois femmes (3 women) de Robert Altman (l’un des quelques cinéastes, avec Clouzot, Godard, Antonioni et Panahi, à avoir réalisé le « grand chelem » des festivals – Cannes, Berlin et Venise) est un drame psychologique et un thriller onirique inspiré d'un rêve du réalisateur. Il suit la fusion progressive des identités de trois femmes dans une ville thermale aride du désert californien.
Le scénar
C’est l’histoire de Pinky Rose (Sissy Spacek), une jeune aide-soignante timide, maladroite et fraîchement débarquée du Texas, qui commence à travailler dans un centre de rééducation gériatrique en Californie. Elle développe une fascination et une obsession maladive pour Millie Lammoreaux (Shelley Duvall), sa collègue superficielle, vaniteuse et obsédée par les apparences et la vie sociale. Elles finissent par s’installer en colocation. Leur trajectoire croise celle de Willie (Janice Rule), une artiste muette et énigmatique, enceinte, qui peint des fresques murales menaçantes de reptiles au fond des piscines (peintures réalisées par l'artiste Bodhi Wind). Après des débuts harmonieux, la relation entre Pinky et Millie se détériore.
Les principaux thèmes
- La crise et le dédoublement de l'identité : Les frontières entre les personnalités s'effacent ; les personnages s'approprient les traits, les noms et les rôles des autres dans une sorte de vampirisme psychologique.
- Les stades de la féminité : Le film explore les différentes étapes de la vie des femmes - la jeunesse (Pinky), l'âge adulte (Millie) et la maternité (Willie).
- La fissure du Rêve américain : Tourné dans une ambiance de chaleur étouffante et d'isolement dans le désert, le film expose la solitude ordinaire et le vernis fragile de la vie sociale des années 1970.
- L'onirisme et le surréalisme : Construit à la manière d'un conte flottant entre rêve éveillé et psychanalyse, le récit se dérobe aux logiques narratives classiques pour privilégier l'atmosphère et les visions.
Et c’est comment ?
Trois femmes est largement considéré comme l'un des chefs-d'œuvre les plus audacieux et expérimentaux de Robert Altman. Le film se distingue par une atmosphère hypnotique et des performances d’actrices exceptionnelles.
1. La réalisation : Une esthétique du rêve et du flou
Robert Altman délaisse ici ses fresques chorales habituelles (comme MASH ou Nashville) pour une mise en scène intime, sensorielle et profondément ancrée dans l'onirisme.
- L’image et la lumière : Le directeur de la photographie Charles Rosher Jr. utilise une esthétique ouatée, baignée d’une lumière blanchâtre et de reflets constants (à travers l'eau des piscines ou les miroirs). Les fondus enchaînés et les effets visuels de vagues renforcent l’impression que les personnages évoluent dans un rêve éveillé ou un bocal.
- L’ambiance sonore : La bande originale atonale et avant-gardiste de Gerald Busby accentue le sentiment d’inconfort et d’angoisse sous le soleil écrasant du désert californien.
- L'absence de rationalisation : Fidèle à l'origine du projet (un rêve qu'il a fait), Altman refuse d’expliquer logiquement les glissements d'identité. Il privilégie les indices freudiens et l'ambiguïté, ce qui rapproche son style de celui d'Ingmar Bergman dans Persona.
2. L'interprétation : Un face-à-face magistral
Le film repose entièrement sur la dynamique fascinante de son trio d'actrices.
Shelley Duvall : Éblouissante. Elle incarne avec une immense subtilité la solitude pathétique d'une femme persuadée d'être un modèle de modernité alors que tout son entourage l'ignore. Sa performance lui a valu le Prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes en 1977.
Sissy Spacek : Saisissante. Tout juste sortie du succès de Carrie (1976), elle passe magistralement de l'adolescente naïve et presque simplette à une version troublante, vénéneuse et transfigurée de sa colocataire.
Janice Rule : Mystérieuse. Dans un rôle presque totalement muet, sa présence physique et son regard sévère ancrent le film dans une dimension mythologique.
3. La réception critique
- À sa sortie (1977) : Le film reçoit un accueil globalement très enthousiaste de la critique, en particulier pour la performance de Shelley Duvall. Le célèbre critique américain Roger Ebert en fait même son film préféré de l'année 1977. Cependant, sa narration non traditionnelle et sa fin cryptique déroutent une partie du public et des critiques de l'époque. Au box-office, le film est un échec commercial.
- La postérité : Trois femmes a souffert d'une longue invisibilité (le film est resté introuvable en vidéo pendant près de trente ans) avant sa redécouverte majeure grâce à l'édition de The Criterion Collection en 2004. Aujourd’hui, il est reconnu comme une œuvre culte de l'âge d'or du Nouvel Hollywood, célébré pour sa liberté formelle et sa tendresse inhabituelle envers ses personnages féminins.
Ouep, j’avoue qu’il est pas mal. J’aime bien Altman, c’est un provocateur (pas forcément ici), comme Blier chez nous (dans un autre genre). J’ai essentiellement apprécié l’interprétation (surtout celle de la décidément très bonne Shelley Duvall), l’aspect formel et esthétique (les couleurs, les miroirs, l’eau, les peintures…), le crescendo dans la tension entre les deux principales protagonistes (Duvall et Spacek) et la musique, plutôt originale, qui distille un suspense dramatique. Bon, après, le final échappe à la rationalité, ce qui pourra heurter les esprits cartésiens tel que le mien. Mais dans l’ensemble, Trois femmes est un succès, pas besoin d’en rajouter cinq autres...














