Sirãt (2025), d’Óliver Laxe

 

Voyage au bout de l’enfer…

C’est l’histoire de Luis (Sergi López, qui a bien pris du bide depuis Harry, un ami qui vous veut du bien…) et de son fils de 12 ans Estaban (Bruno Núñez Arjona). Ils sont à la recherche, dans le désert marocain où se tient une « free party », de leur respectivement fille et sœur Mar, disparue depuis plusieurs mois. Ils suivent un groupe de « raveurs » qui se rendent plus au sud, en direction d’une autre fête où pourrait se trouver la jeune fille. Un chemin semé d’embuches les attend, qui les poussera au bout d’eux-mêmes…

Alors, la techno (et le rap), c’était de la merde, finalement ? Ben oui, quand même un p’tit peu. Que Jack Lang (oui, le gonze qui trouvait le cinéma porno « pauvre » et… « répétitif », bonjour la cohérence…) en fît, avec pas mal de démagogie, une intense promotion à l’époque aurait dû nous mettre la puce à… l’oreille. Enfin, « de la merde »… Disons pour faire court que ce n’est pas du même ordre qu’un air de Mingus ou un solo de Coltrane (que je n’aime pas particulièrement mais là n’est pas la question), on est d’accord (du moins je l’espère). Musiques assez pauvres harmoniquement et mélodiquement, basées essentiellement sur le rythme (la basse, les beats) et construites à partir de boucles, de samples et de bidouillages d’effets. Auxquelles je succombai au début du nouveau millénaire (porte d’entrée : Björk et les remixes de ses singles) avant de progressivement m’en détacher au contact du jazz, du rock et de la « black music » des années 60-70, n’y trouvant plus guère d’intérêt en dehors du contexte du dancefloor (que je ne fréquente pas) ou de la pop (des « poids lourds » du genre Massive Attack ou Chemical Brothers). Non, ce qui est davantage susceptible de m’intéresser, dans la musique électronique et qui serait assimilable aux B.O, c’est plutôt un « son » (on utilise d’ailleurs ce terme plutôt que celui de « composer de la musique », de nos jours), une atmosphère, comme en produisent certaines entités (Autechre, Boards Of Canada…) ou qu’on retrouve notamment dans la techno dite minimale, dont Kangding Ray alias David Letellier, compositeur de ce film, est l’un des parangons. Un son ample, enveloppant, hypnotique, « trippant », comme on dit. Mais le rap et la techno, ce sont aussi, comme le « métal » (qui lui peut au moins se prévaloir d’une technicité voire virtuosité instrumentale), des cultures. Que certains aiment à affubler du préfixe « sous » mais des cultures quand même. Et ça, ça se respecte. Donc, la culture techno, je suis heureux que ça existe. Pour la diversité et parce que je n’ai jamais eu l’âme d’un censeur. Parce que ce mouvement libertaire et festif, rappelant fortement celui du « Flower Power » hippie des sixties, fait peur à un Etat qui se crispe, entêté dans l’empilement sans fin de ses lois, directives et circulaires répressives, alors que ces épaves ambulantes (les fameux « raveurs ») n’ont jamais fait de mal à personne d’autre qu’à elles-mêmes. Et peut-être surtout enfin parce qu’elle rend hystérique les lecteurs du Figaro, qui réagissent au quart de tour à son évocation (comme à celle d’autres mots-clés tels, en vrac : « voile », « Algérie », « police / justice », « impôts », « LFI »…). Là, y’a plus qu’à sortir le pop-corn ! 😄

Eh, coco, c’est bien joli ta digression mais et le film dans tout ça, qu'est-ce que ça donne ? J’y viens. Buzz amplement mérité. Histoire et univers très originaux. Evidemment, parce qu’il y a des camions et du danger, on pense à Sorcerer de Friedkin (jamais vu) et au Salaire de la peur de Clouzot. Et avec un prétexte aussi mince (un gars et son fils suivent une poignée de « teufeurs » dans le désert marocain) pour un film qui dure près de deux heures, faut « broder ». Alors on alterne péripéties de parcours (la traversée d’une rivière, l’intoxication du clebs qui a bouffé une crotte humaine bourrée de LSD…), scènes intimistes (Sergi López et son fils ou bien leur rapprochement progressif avec ces marginaux en apparence rugueux mais plein d’humanité) et paysages grandioses. López et le gamin sont les seuls acteurs « pro ». Les autres principaux protagonistes (trois mecs dont deux estropiés et deux nanas), criants de vérité, le réalisateur franco-espagnol Óliver Laxe les a directement recrutés dans le milieu des « raves ». Le rythme est assez lent, voire contemplatif. Heureusement (si j’ose dire), le film bascule dans l’horreur au bout d’une heure. Et là, on n’est pas au bout de nos surprises. Seuls trois rescapés se retrouveront à l’image des derniers plans (une fin qui n’en est pas une), après une aventure humaine et intérieure à haute intensité. Bien sûr, ce genre de voyage sensoriel demandera un minimum de lâcher-prise, en évitant de se poser des questions trop rationnelles (genre « à sa place, je n’aurai pas réagi pareil »). Film co-produit par les frères Almodóvar, ce qui n’a rien d’étonnant, la marginalité étant l’un des thèmes forts de leur cinéma. Vu et approuvé 

MASH (1970), de Robert Altman

 

Encéphalogramme plat…

C’est l’histoire de trois chirurgiens (Donald Sutherland, Tom Skerritt et Elliott Gould) qui débarquent dans un camp militaire de l’US Army lors de la guerre de Corée en 1951. Bien que compétents, ils sont aussi farceurs, dragueurs et volontiers rebelles. Bien sûr, cela va faire des étincelles avec leur hiérarchie…


On avait dit « pas de film de guerre », putain, chier ! Merde, putain… Fait chier. Oui mais, oh : Robert Altman, l’homme de Shorts Cuts, derrière la caméra, Palme d’or 1970 à Cannes, conservation à la Bibliothèque du Congrès et inspiration de la série éponyme, rien que ça. Et alors ? Ben c’est quand même bidon ! Je lis « humour potache ». Ah ouais, super... Le compagnon de tente (Robert Duvall) de l’échalas Sutherland et de Skerritt les soule avec ses sermons ? Qu’à cela ne tienne, ils lui foutent la honte en diffusant via les haut-parleurs du camp ses ébats avec une infirmière (Sally Kellerman). Et ils exhiberont la même Kellerman nue aux yeux du camp en soulevant la tente où elle prend sa douche, dans le but de vérifier « si c’est une vraie blonde ». Qu’est-ce qu’on s’amuse, hein, arrêtez, j’ai des crampes d’estomac… Y’a aussi un dentiste suicidaire car il pense avoir des penchants homosexuels et à la fin, un match de football américain (un sport dont seuls les Zaméricains peuvent comprendre les règles…) sujet à un pari financier. Nos trois gars et leur équipe remporteront la mise grâce à un plan savamment orchestré, avant que Sutherland et Skerritt ne repartent comme ils étaient arrivés, laissant leur compère Gould à son triste destin (lui n’a pas reçu d’ordre d’évacuation, ben merde alors…). Près de deux heures d’un ennui mortel, parsemé de scènes parfois sanglantes d’opérations chirurgicales, où nos héros n’hésitent pas à « mettre les mains dans le cambouis ».  

L’éclipse (1962), de Michelangelo Antonioni

 

« A-t-on besoin de se connaitre pour s’aimer ? Et a-t-on besoin de s’aimer ? »

« Je voudrais ne pas t’aimer. Ou t’aimer beaucoup mieux. »

C’est beau, une ville, la nuit… Le jour aussi…

C’est (encore) l’histoire d’un gars et d’une fille (heureusement sans Lamy et Dujardin), d’un homme et d’une femme (heureusement pas par Lelouch), beaux comme des dieux (Alain Delon et Monica Vitti à leur « prime »). Lui voudrait (évidemment) « ken » Elle, Elle voudrait bien aussi. Ou pas. Ou pas si vite ou pas comme ça. Bref, encore une chieuse, quoi…

Une éclipse (solaire), en astronomie, c’est un phénomène aussi rare qu’un sourire sur la tronche de Bruno Retailleau, le croquemort d’une France en noir et blanc (enfin, en beaucoup plus blanc que noir, en l’occurrence…😄). Au cinéma, c’est un film de Michelangelo Antonioni, un réalisateur qui, pour ce que j’en ai vu (Blow-Up, Zabriskie Point), semble plus soucieux de filmer de belles images que de raconter des histoires (c’est en tous cas ce qui en ressort). C’est à nouveau le cas ici : vue aérienne de Rome, tableaux et photos du Kenya, salle de la Bourse et surtout « sa » Monica (et à un degré moindre Alain) et la ville. Une ville à l’architecture moderne et épurée, quasiment sans circulation automobile (le rêve), rappelant les grands espaces du désert de Zabriskie Point ou le vaste parc de Blow-Up. Tiens, de noir et blanc (nous sommes en 1962) et de gens qui tirent la gueule, il en est ici aussi question. En l’occurrence Monica Vitti, le plus souvent comme contrariée, mais traversée malgré tout par quelques épisodes plus… solaires comme lorsqu’elle se grime en danseuse africaine au son des tam-tams chez une voisine colonialiste. Elle quitte Riccardo (Francisco Rabal) et se laisse séduire par l’agent de change de sa mère (Delon), rencontré lors d’une séance boursière. Jeu classique du chat et de la souris, sur le thème « je t’aime moi non plus »… Le film clôt une trilogie sur ces thématiques de l’incommunicabilité et du couple en crise dans une Italie en plein boom économique, entamée avec L'avventura (1960) et poursuivie par La nuit (1961, les trois avec Vitti). De sacrées longueurs tout de même (le film dure deux heures) : la séquence de la rupture au début, comme Piccoli et Bardot dans Le mépris mais avec heureusement beaucoup moins de dialogues ; et une scène de boursicotage (un univers que j’exècre particulièrement et un fléau de notre temps). On va dire que ça se laisse voir et qu’Antonioni a indéniablement une « patte », c’est déjà ça. Et puis les années 60, pour les fringues, c’était la classe : les hommes en costard-cravate et les dames en robe ou jupe jamais au-dessus des genoux. Une certaine uniformité, certes, mais tellement mieux (et moins vulgaire) que celle à laquelle on a fini par aboutir. Vous imaginez, si Delon était né 50 ans plus tard, il porterait tatouages, barbe ou bouc et maillot du Barça ou tee-shirt de Nirvana, smartphone dans une main et vapoteuse dans l’autre…  


Le topo de Christoph Hochhäusler :

Backrooms : les arrière-salles (2026), de Kane Parsons

 

C’est l’histoire d’un mec (Chiwetel Ejiofor, à vos souhaits...), sa vie c’est d’la merde et il l’échangerait bien contre celle du roi du Maroc (pour ceux qu’ont la réf…) : divorcé de sa femme, alcoolique et gérant d’un magasin de meubles en difficulté. D’ailleurs, il voit une psy (Renate Reinsve, également à l’affiche de Fjord, toute… fraîche Palme d’or cannoise), elle-même victime d’un trauma enfantin. Enquêtant sur des dysfonctionnements électriques dans son magasin, il y découvre, au sous-sol, un passage vers des « backrooms », une sorte de labyrinthe composé de couloirs et d'espaces liminaires garnis d’objets divers épars.

De la fin du printemps au début de l’automne constituant la période de sortie « d’hibernation » de mon unique collègue, c’est donc aussi celle de nos sorties dans les magasins culturels, les médiathèques de quartiers et les salles obscures. Cela tombe relativement bien étant donné que les films d’épouvante, d’horreur et/ou fantastiques sortent souvent à ce moment-là de l’année. Backrooms, donc. Adaptation, par son créateur, un jeunot de tout juste 21 piges nommé Kane Parsons, de la web-série « anthologique » (bâillements…) du même nom. Autant mettre fin d’emblée à tout suspense : c’est, globalement, ce que j’appellerais une « couille ». Vue par ailleurs dans des conditions pas idéales, dans une salle pas très grande, essentiellement remplie d’ados flirtant avec la limite, sans heureusement la franchir, de l’inconvenance sonore : téléphone, canettes, grignotage de pop-corns, cris et rires lors des « jumpscares »... « Il faut bien que jeunesse se passe », comme dit le proverbe, mais je me demande ce qu’on va bien pouvoir tirer de cette génération, si ce n’est des caissières Monoprix, des chauffeurs / livreurs Uber, des caristes Amazon ou, pour les plus doué(e)s (?) ou chanceux/euses, « influenceur/euses ». Pour en revenir au film, s’il tient assez bien la route au début, il bascule à un moment dans le n’importe quoi, avec l’apparition d’un monstre géant à l’effigie du gestionnaire du magasin en tenue promotionnelle. Du coup, j’ai trouvé l’idée de l’exploration de ces « arrière-salles » insuffisamment exploitée, on retombe finalement assez vite sur les mécanismes du film d’horreur lambda, du reste encombré d’un fatras pseudo-philosophique sur le sens de la vie et de comment être véritablement acteur de la sienne. 12,50 € pour ça, ça fait un peu mal au fessier... Si « pièces vides » et « labyrinthe » renvoient inconsciemment, dans le genre fantastique / horreur, à Cube, « l’élève » n’est pas prêt de détrôner le maître…       

Nous nous sommes tant aimés (1974), d’Ettore Scola

 

« Il faut que tu choisisses, Nico : ou ton idéal ou ta famille ! » - « Mais pourquoi ? » - « Parce que le monde est comme ça ! »

« Nous voulions changer le monde mais c’est le monde qui nous a changé. »

Le futur, c’était mieux avant…

C’est l’histoire de l’Italie d’après-guerre et de son cinéma, à travers celle de trois amis maquisards et de la femme passée entre leurs bras : Antonio (Nino Manfredi), modeste brancardier, Gianni (Vittorio Gassman), avocat ambitieux, Nicola (Stefano Satta Flores), passionné de cinéma devenu enseignant et Luciana (Stefania Sandrelli), qui rêve de devenir actrice.

Bon ben, Scola pour le moment, y’a pas de quoi se taper le cul par terre (hormis Une journée particulière). Le « doux amer » désabusé, ça va un moment… Trois gars amis pour la vie (ou presque…) et une fille (enfin, surtout une), donc. Même idéal (de gauche, évidemment puisque la droite ne veut aucunement changer la société mais la perpétuer, le « changement » qu’elle invoque n’étant en réalité que des retours en arrière sur les avancées sociales ou sociétales, faites le test…) mais caractères assez différents : il y a l’idéaliste borné hostile à tout compromis (Stefano Satta Flores), le « bonne poire » mais jusqu’à un certain point (Nino Manfredi) et le type plus fourbe et « corruptible » (Vittorio Gassman) qui, par honte, évitera d’étaler sa réussite devant les deux autres. Ils se retrouvent de nombreuses années après s’être perdus de vue au lendemain de la libération de l’Italie. Leur parcours de vie et les changements survenus dans la société rendent leurs rapports plus conflictuels. Surtout quand Gassman puis Satta Flores s’amourachent de la fiancée de Manfredi (Stefania Sandrelli) et la lui piquent sans scrupules ou si peu (je ne vous « spoile » pas avec lequel des trois elle finira). La première heure est en noir et blanc pour respecter la chronologie historique et bien délimiter le flashback. Les références au cinéma (italien surtout mais pas que) sont nombreuses, à travers des séances de cinéma, un jeu télévisé ou des dialogues, deux des personnages (Satta Flores et Sandrelli) gravitant autour de ce milieu. Cette déclaration d’amour au 7ème Art culminera avec la reconstitution du tournage de la fameuse scène de la fontaine de Trevi de La dolce vita, avec Fellini et Mastroianni themselves dans leur propre rôle. Quelques idées de mise en scène, comme lorsque les personnages évoquent leurs pensées à voix haute, le reste de la scène et ses autres protagonistes, qui ne sont pas censés les entendre, se figeant à l’écran. Et les acteurs sont bons. Mais bon, ces « comédies à l’italienne » ne font pas rire, ni n’émeuvent particulièrement, ou alors en revoyant des extraits après coup, par l’efficacité du montage. Le « message », alors ? D’accord, nous étions plein d’espoir et envisagions l’avenir avec confiance mais les choses n’ont pas tourné comme on l’aurait souhaité. Ben les gars, si vous étiez déjà désenchantés en 1974, heureusement que vous êtes morts en 2026… Nous, c’est tout comme puisque nous sommes entrés depuis un moment déjà dans ce que j’appellerais l’ère de la « post-humanité », mi-robots (hyper « connectés », tâches et rythmes de vie automatisés…) mi-bêtes (inculture, instincts vils et grégaires…).  


Le topo de Vincent Macaigne :