Michelangelo Antonioni : le yin et le yang…

 

Blow-Up (1966)

C’est l’histoire d’un mec photographe (David Hemmings) dans le Londres des années 60, qui prend notamment des clichés de jolies donzelles (tant qu’à faire…). Un jour, dans un grand parc, il photographie un couple à son insu. La femme (Vanessa Redgrave), s’en apercevant, le chasse puis il revient sur les lieux et prend de nouveaux clichés, alors que la femme s’enfuit en courant et que l’homme a disparu. Une fois revenu dans son laboratoire, en agrandissant (« blow-up » en anglais) plusieurs fois ses photos, il pense reconnaitre les indices d’un assassinat. 

Oui, vous l’avez deviné, je suis dans ma période « macaronis », comme les appellerait le beauf Jugnot des Bronzés, avec aujourd’hui le plus anglo-saxon des réalisateurs transalpins : Michelangelo Antonioni. Deux films, un succès (Blow-Up, Palme d’or à Cannes en 1967) et un échec (Zabriskie Point). Pourtant, j’ai largement préféré « l’échec »… Les deux films ont des points communs : captation de vastes étendues et d’une époque (un parc / le Londres des Swinging Sixties dans Blow-Up, la Vallée de la Mort / contre-culture et libération sexuelle des campus U.S dans Zabriskie Point), considérations esthétiques plus importantes que l’histoire, scène de sexe très découpée, musique dans « l’air du temps »… Blow-Up m’a fait autant d’effet qu’un plat de spaghettis froid. Il faut attendre trente minutes avant l’épisode du parc puis encore trente avant que le gars agrandisse ses photos et découvre la probabilité d’un crime. Quasiment aucun suspense policier, Antonioni préfère filmer un concert des Yardbirds, groupe anglais alors à la mode (Herbie Hancock se charge du reste de la B.O) et une scène de « batifolage » entre le photographe et deux modèles (dont Jane Birkin). Film sans queue ni tête, ou plutôt si puisqu’il s’achève en queue de poisson. Il m’aura au moins permis d’apprendre le coup d’éclat de Vanessa Redgrave lors des Oscars 1978, où elle remporta celui du meilleur second rôle féminin pour sa prestation dans Julia. De la pure science-fiction aujourd’hui, alors que nous en sommes exactement au même point. Chapeau bas, Madame.



Zabriskie Point (1970)

Quand t’es dans le désert…

C’est l’histoire de Mark (Mark Frechette), un étudiant très engagé dans la contestation qui gagne les milieux universitaires de Los Angeles en cette année 1969. Assistant au meurtre d’un étudiant noir suite à un tir d’un policier, il s’apprête à répliquer mais l’agent est abattu par quelqu’un ayant tiré avant lui. Craignant d’être pris pour le coupable, Mark vole un petit avion de tourisme et s’enfuit vers le désert de la Vallée de la Mort. Il croise sur sa route Daria (Daria Halprin), jeune secrétaire idéaliste, qui doit rejoindre son patron (Rod Taylor) à Phoenix.  

Bien plus intéressant par contre est ce « road movie ». Certains films brillent par leur scénario très bien huilé, d’autres par la qualité de leur mise en scène ou la performance de leurs comédiens, d’autres encore par leur esthétique. Zabriskie Point appartient à cette dernière catégorie. Il offre en effet de magnifiques images, sur fond musical parfaitement adapté (Pink Floyd et des titres d’autres groupes de l’époque comme les Rolling Stones ou le Grateful Dead) : le désert de la Vallée de la Mort et ses dunes, visions oniriques de couples faisant l’amour dans le sable et de l’explosion d’une luxueuse villa, filmées au ralenti. Un véritable « trip », comme on dit. Le film est aussi une charge contre l’aliénation consumériste et la société américaine, notamment la violence arbitraire de sa police (« je tire avant, je réfléchis - éventuellement - ensuite »), non sans humour (le prisonnier qui se fait appeler Karl Marx, que le flic orthographie sans moufter « Carl Marx »), ce qui lui attirera les foudres de l’Amérique puritaine sans pour autant récolter les louanges des milieux progressistes, qui trouveront naïve et caricaturale sa représentation de la « contre-culture ». Son duo d’acteurs vedette aura une très brève carrière cinématographique (deux autres films chacun) : Daria Halprin, après un bref mariage avec Dennis Hopper, quittera très vite le showbiz pour se tourner vers l'art-thérapie tandis que Mark Frechette connaitra un destin tragique (mort accidentelle en prison à seulement 27 ans après intégration dans une secte et braquage d’une banque).


Le topo d'Alice Winocour :

A venir...

Prochainement sur ces pages, des avis sur : Agent Zéro Zéro, Blow-Up, Zabriskie Point, Nous nous sommes tant aimés, Parfum de femme, Meurtre en suspens, Safe, Tendres passions, Sirãt.

Une journée particulière (1977), d’Ettore Scola

 

« En définitive, on finit toujours par se rallier à l’opinion générale. Même si elle est mauvaise. »

« Ce n'est pas le locataire du 6ème étage qui est anti-fasciste. C'est plutôt le fascisme qui est anti-locataire du 6ème étage. »

C’est l’histoire d’amour, aussi improbable que brève et intense, entre une mère de famille nombreuse (Sophia Loren) et un intellectuel homosexuel (Marcello Mastroianni) dans un grand immeuble romain déserté par ses résidents, partis assister, ce 4 mai 1938, à la réception d’Hitler par Mussolini.


Quel beau film que voilà ! Est-ce bien étonnant avec à l’affiche deux légendes du 7ème Art, les divins Sophia Loren et Marcello Mastroianni, tous deux à contre-emploi (Elle, la « sex-symbol » en femme au foyer soumise, amochée et fourbue, Lui, « l’homme à femmes » en homosexuel) ? C’était jouer sur du velours. Tourné en sépia (on croirait presque du noir et blanc), tout en sobriété, le film débute par d’impressionnantes images d’archives de l’arrivée d’Hitler en Italie, reçu par Mussolini devant une foule immense, des bataillons militaires et des drapeaux italiens et nazis aux fenêtres. De quoi donner froid dans le dos. Puis, on entre dans le vif du sujet, au cœur d’un très grand immeuble avec cour intérieure. Là, Antonietta (Sophia Loren) s’affaire à réveiller et préparer le petit-déjeuner à son mari et à leurs six enfants, qui vont, comme tous les autres résidents de l’immeuble, assister à la cérémonie prévue à l’occasion de la rencontre entre les deux dictateurs. Une fois le bâtiment quasiment désert et comme tous les jours, elle s’occupe des tâches ménagères mais dans un moment d’égarement, son oiseau de compagnie s’échappe malencontreusement de sa cage et se pose sur une fenêtre en face. Antonietta remarque alors la présence d’un résident, Gabriele (Marcello Mastroianni), resté là lui aussi et se rend chez lui afin de récupérer l’oiseau. Ainsi a lieu la rencontre entre ces deux solitudes. Un homme et une femme, la petite histoire dans la grande. Les premiers contacts sont empreints de trouble, d’attirance réciproque mais aussi de crainte. Lui n’est pas attiré par les femmes (il ne l’avouera bien sûr que plus tard) mais « a besoin de parler », comme il l’indique à son ami au téléphone. Et on sent chez elle la frustration d’être cantonnée aux tâches subalternes par un mari évidemment macho. D’abord fidèle aux idéaux fascistes, elle est peu à peu ébranlée dans ses convictions au contact de cet être persécuté et condamné à la discrétion. Les prétextes pour se retrouver s’enchainent, sous l’œil inquisiteur de la concierge, jusqu’à un clash puis la concrétisation de cette passion amoureuse impossible, filmée toute en tendresse et retenue. Une belle histoire évidemment et malheureusement sans lendemain, qui prend fin dès le retour des habitants de l’immeuble. Inutile de préciser que ce film (et désormais sa simple évocation) a bien fait fonctionner mes glandes lacrymales… Le seul reproche, d’ordre « technique », que j’aurais à formuler est la présence sonore, tout au long de la rencontre Loren – Mastroianni, de la retranscription radiophonique de la cérémonie en l’honneur des deux tyrans (effet certes voulu), ce qui vient parfois masquer certains dialogues. Du coup, la V.O chère aux cinéphiles est peut-être ici à conseiller. A noter la présence, parmi la « smala », d’Alessandra… Mussolini (alors âgée de 15 ans), nièce de Loren (pauvre Sophia...) et future figure de l'extrême-droite italienne. La petite-fille du « Duce » dans un film puissamment antifasciste, voilà un joli pied de nez de la part de Scola. Que le Cinéma est grand quand il est comme ça... 

Au nom du peuple italien (1971), de Dino Risi

 

« Aucune pitié ni remord dans ton regard. Pitié et pouvoir sont incompatibles. Jolie formule, je la r’placerai. »

« Nous sommes malheureusement indispensables à la société. » - « Actuelle. »

C’est l’histoire de Mariano Bonifazi (Ugo Tognazzi), petit juge italien sans illusion sur la nature humaine mais obstiné, qui enquête sur la mort suspecte d’une jeune call-girl. Des indices le mettent sur la piste de Lorenzo Santenocito (Vittorio Gassman), riche industriel sans scrupule, typiquement le genre de personnages qu’il déteste. Mais est-il vraiment le coupable ?

La Droite, au moins dans sa version la plus autoritaire, s’attaque TOUJOURS à l’Education, la Justice, la Culture et aux syndicats de salariés. C’est même à ça qu’on la reconnait. Elle ne devrait donc pas s’étonner qu’ils le lui rendent bien. Secteurs considérés comme « improductifs » et « coûteux » (el famoso « c'est avec nos impôts ! »), donc foncièrement incompatibles avec son obsession de la rentabilité, milieux « politisés » (comprendre par là : « pas de son bord », sinon ça ne la dérangerait pas…), peuplés de « privilégiés déconnectés de la réalité » empêcheurs de s’enrichir (et polluer, précariser…) en rond, censés comploter contre le bon-petit-peuple-qui-travaille-dur-sans-rien-dire et propager des idées « subversives » dangereuses pour la société (l’ordre établi). A ce sujet, lire les propos hallucinants de Sébastien Chenu, notre potentiel prochain ministre de la Culture (que le bon Dieu, s’il existe, nous en préserve) : « Aimez-vous la Culture ? » - « Ça dépend laquelle » (sic) ; « Ce n’est pas à l’Etat de dire ce qui est beau et ce qui est laid » (inversion accusatoire typique, lui qui laisse clairement entendre que rap et techno ne seraient pas à la fête s’il arrivait aux responsabilités) ; « La vocation de l’audiovisuel public, c’est d’être privatisé » (TF1 fût en effet un magnifique exemple du très haut niveau culturel promu par une chaine privée…) and, last but not least, « Un bon film, c’est un film qui fait des millions d’entrées » (re-sic), exposant ses goûts en la matière, certes respectables mais sentant un peu le renfermé (Le Comte de Monte-Cristo, La môme, ce genre…).

Gauche Vs. Droite, Justice Vs. Economie, Dino Risi nous refait donc le match à travers la confrontation de ces deux personnages que tout oppose. Des rôles « cousus main » pour ces deux géants du cinéma italien (du cinéma tout court) que furent Ugo Tognazzi et le protéiforme Vittorio Gassman. Ce dernier, capable de passer du charme à la menace en un battement de cil, est particulièrement à l’aise dans la peau de ce riche homme d’affaires véreux. Risi pose un regard désabusé sur le monde qui l’entoure : corruption et collusion entre mondes politique et économique, services publics laissés à l’abandon (le Tribunal de Justice qui s’effondre partiellement et transféré dans une caserne militaire), prédominance des intérêts financiers et commerciaux sur les considérations environnementales et de santé publique (la mouette et les poissons morts après les rejets industriels toxiques dans la mer), poids de l’inertie, « religion » footballistique (les rues sont pourries mais qu’importe puisque la Squadra Azzura a gagné…)… C’est fou de se dire que plus d’un demi-siècle plus tard, absolument rien n’a changé. Et situation transposable à peu près partout ailleurs qu’en Italie, à des degrés divers. On ne rit pas à gorge déployée, ce n’est pas du comique visuel (mis à part, dans une certaine mesure, lors du final), le ton est plutôt acerbe et l’ensemble est finement observé. Le film évite le piège du manichéisme et la fin ouverte donne des gages aux pourfendeurs du « gouvernement des juges (« rouges ») » (?), sur le mode « finalement, personne n’est totalement vertueux ». Tognazzi semble en effet sombrer dans l’obsession de la vengeance personnelle et voit des Gassman partout (successivement grimé en ecclésiastique, en militaire, en indigent et même en bimbo) dans la foule en liesse fêtant la victoire de l’équipe nationale de football. Le cinéma italien regorge immanquablement de trésors et si ce Au nom du peuple italien n’est (quand même) pas un diamant 25 carats, il n’en demeure pas moins une belle petite pépite.    


Le topo d'Albert Dupontel :

Diva (1981), de Jean-Jacques Beineix

 

« Et c’est quoi la marque des matelas où on peut dormir sans faire chier l’autre ? »

« Au fond, t’es un lyrique… »

C’est l’histoire de Jules (Frédéric Andréi), jeune postier grand fan d’une cantatrice américaine (Wilhelmenia Wiggins Fernandez), qui effectue un enregistrement de l’un de ses spectacles puis lui vole sa robe de scène, alors qu’elle refuse de se produire sur disque. Parallèlement, la police enquête sur un réseau de prostitution.


Un peu mégalo, le Beineix, mais vraiment pas mal du tout. Une double intrigue croisée, avec des morceaux esthétisants dedans (couleurs artificielles, décors inspirés du « pop art »…). Une histoire assez originale où un jeune postier prénommé Jules (Jules…😏) se trouve en possession de deux enregistrements, celui qu’il a réalisé d'une diva à laquelle il voue un véritable culte mais aussi celui des révélations d’une ex-prostituée que celle-ci a déposé à son insu dans la sacoche de sa mobylette juste avant d’être assassinée. Notre gars va dès lors être poursuivi simultanément par deux Taïwanais l’ayant repéré lors du concert incriminé, par deux « pieds nickelés » (Gérard Darmon et Dominique Pinon), chacun de ces duos cherchant à récupérer l’un des enregistrements, mais aussi par la police, ce qui occasionnera des « tours de passe-passe » et une spectaculaire course-poursuite au cours de laquelle Jules pénètrera dans le métro parisien à bord de sa moto (Besson a sûrement pris des notes pour son Subway de 1985). Le postier sera aidé dans sa tâche par un mec dont on ne sait strictement rien (Richard Bohringer), que l’on voit juste préparer de la bouffe, prendre un bain dans une baignoire cigare au bec ou faire un puzzle géant. Et par une étudiante asiatique, amie du mec en question. L’intrigue policière et les personnages sont assez sommaires, les poursuivants retrouvant la trace du postier on ne sait comment, on sent que ce n’est pas ce qui intéresse le plus Beineix. Deux caméos notables : la récemment disparue Isabelle Mergault dans une salle de jeu et… l'alors fraichement « retraitée » du porno Brigitte Lahaie dans un clin d’œil à Marilyn Monroe (sa jupe qui se soulève sous une bouche de métro). Mine de rien, près de trente ans avant la « loi Hadopi », Diva posait déjà la problématique de l’auteur face aux enregistrements pirates de ses œuvres. Il est par ailleurs accompagné d’une mémorable bande originale de Vladimir Cosma (récipiendaire de l’un des quatre Césars obtenus par le film), avec notamment le sublime extrait de l'opéra La Wally revenant tel un leitmotiv.