« Et vous, vous
travaillez dans quoi ? » - « Je suis dans la merde. » -
« Vous… quoi ? » - « Je vends de la merde. »
« L’important, c’est tout c’qu’ils affichent, les riches. » (Regarde les riches, Patricia Kaas, 1990)
C’est l’histoire de Carl (Harris
Dickinson) et de sa petite amie Yaya (Charlbi Dean, décédée à 32 ans d’une septicémie
peu après ce film, horrible…), tous deux mannequins et « influenceurs ».
Ces activités leurs permettent d’être invités à bord d’une croisière de luxe, où
ils côtoient des personnes plus riches qu’eux, comme un couple d’anglais ayant
fait fortune dans l’armement ou un oligarque russe (Zlatko Burić) s’étant
enrichi grâce à la vente d’engrais. Mais lors du repas du capitaine (Woody
Harrelson), une tempête fait virer la croisière de rêve au cauchemar…
Ah, ce foutu pognon, il nous en
fait faire… Soyons franc, dans notre indépassable (?) monde capitaliste, nous
en sommes tous avides, que ce soit pour assurer notre subsistance, se payer un « extra »
(restau, sortie, voyage…), mener une vie confortable ou étaler notre « réussite »
et notre pseudo-supériorité sur autrui. Après Parasite en 2019, il semble que
la « lutte des classes » et la critique de la bourgeoisie (mais aussi
des classes plus défavorisées) soient dans l’air du temps et un atout
considérable pour l’obtention d’une Palme cannoise (la seconde du cinéaste
suédois Ruben Östlund, après The Square en 2017). Le film se divise en trois
parties. La seconde est de loin la meilleure et m’aura, chose très rare, occasionné
un fou rire. Mais avant cela, il faut se taper le prologue où nos deux
tourtereaux se « prennent la tête » (et la notre par la même occasion…)
pendant un quart d’heure à propos d’une foutue note de restaurant. En cause :
la meuf qui laisse payer son mec alors qu’elle gagne plus que lui et qu’il a
déjà payé la fois précédente, reproduisant les « stéréotypes de genre »,
ce que notre gars a du mal à supporter. Nous entrons ensuite enfin dans le vif
du sujet avec leur embarcation à bord d’un yacht rempli de « vieilles
peaux » ultra-friquées. Nous assistons alors lors d’une soirée à un
jubilatoire jeu de massacre : la tempête fait tanguer le navire, les
passagers vomissent leur repas à base de caviar et de poulpe caramélisé, les
chiottes débordent et le capitaine (génial Woody Harrelson) se livre à une
bataille de citations avec l’oligarque russe, lui citant Marx et le
milliardaire répliquant par des sentences du couple infernal Thatcher – Reagan.
Les deux hommes, ivres, s’enferment dans la cabine de pilotage et Harrelson
harangue les milliardaires, avec des phrases du genre « ne rêvez pas, nous
ne nous dirigeons pas vers un paradis fiscal » ou « on sait que vos œuvres
de philanthropie, c’est pour défiscaliser et vous donner bonne conscience ».
Et boum, il « pilonne » aussi les Etats-Unis et leurs guerres aux
quatre coins du monde pour y placer leurs hommes et en tirer un profit
économique. Faire passer un message (très bien senti) dans un contexte comique pour
qu’il ne soit pas trop lourd, voilà qui est habile. L’attaque terroriste du
yacht, traitée en ellipse, débouche sur la troisième partie, celle de l’île
déserte, où se retrouve une poignée de survivants : notre jeune couple, le
russe, deux autres passagers et trois membres de l’équipage, dont une préposée
aux WC qui va prendre les choses en main, étant la seule à savoir pécher et allumer
un feu. L’occasion donc d’un renversement de hiérarchie et d’une inversion des
statuts sociaux (et de genre). Après quelques péripéties et tensions au sein du
groupe, les derniers plans laissent libre cours à une fin « ouverte ».
Très intéressant objet filmique. Mais si Bong Joon-ho, avec Parasite, payait son
tribut à La Cérémonie de Chabrol, Östlund revisite ici La grande bouffe Ferrerienne
dans ses passages scatologiques, tant et si bien qu’on se demande si les œuvres
contemporaines de qualité ne seront pas désormais invariablement le fait de
petits malins connaissant leur histoire du cinéma sur le bout des doigts…



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