L’argent de la vieille (1972), de Luigi Comencini


« Hé, Jolanda ! Regarde-moi ça, si maman te voyait dans cette tenue… Avec le cul à l’air devant tout le monde… »

C’est l’histoire d’une milliardaire américaine, dite « La vieille » (Bette Davis, morte à Neuilly), qui parcourt le monde au gré de ses envies. Passionnée par un jeu de cartes appelé la « scopa », qui nécessite mémoire et réflexion, elle profite de ces escales pour y jouer avec des personnes peu fortunées, voire nécessiteuses, afin de leur prouver sa supériorité. Elle leur prête une mise de départ pour qu’ils puissent participer et la récupère sans coup férir par ses victoires successives. A Rome, elle s’est entichée du couple formé de Peppino (Alberto Sordi) et Antonia (Silvana Mangano), soutenus par tout le bidonville dans lequel ils résident, qui espère leur victoire pour en partager les gains. Les parties s’enchainent dans la somptueuse villa de la milliardaire.
 

Ah, tiens, c’est bon, ça. Ces « ritals » ont visiblement tout compris. Faire passer des messages, poser un regard lucide sur leurs contemporains, livrer une analyse de la société, dans le contexte historique et social de l’époque, le tout en évitant le manichéisme et le sentencieux plombant (Bong Joon-ho a dû prendre des notes). Cet Argent de la vieille bénéficie d’un pitch original et nous plonge dans l’univers des jeux de cartes, plus précisément cette « scopa », une sorte de belote mettant aux prises deux équipes de deux joueurs. Ces parties sont une allégorie de la lutte des classes et du combat entre le capitalisme impérialiste américain, incarné par « La vieille », et le (lumpen)prolétariat italien, qui prend les traits du couple Sordi – Mangano. Ce dernier est soutenu, y compris financièrement pour les mises de départ, par tout un bidonville, filmé sans misérabilisme ni démagogie, avec tendresse et moquerie mais aussi par les domestiques de la milliardaire. Il n’y a pas les gentils pauvres d’un côté et la méchante « vieille peau » friquée de l’autre. Enfin, si mais c’est plus compliqué que ça. Si les premiers veulent gagner par cupidité, la motivation de la seconde, bouffie d’orgueil, est de démontrer sa supériorité. A l’arrivée, cette course effrénée pour le profit et cet argent qui fait décidément tourner les têtes ne fait aucun vainqueur mais que des vaincus, symbolisée par un « twist » final inattendu (que les plus attentifs et astucieux auront peut-être deviné), où le personnage de la fille ainée du couple de prolos, qu’on pensait secondaire, révèle toute son importance. En dépit de quelques facilités (la villa qui surplombe le bidonville, le contraste entre la Rolls-Royce de la milliardaire et la mini-camionnette toute pourrie de Sordi, OK, on a compris les images…) et d’une séquence un peu lourde et longuette où Sordi fait (à nouveau) le « clebs » en suppliant Mangano de le pardonner d’avoir foiré les parties de cartes, ce film est un très bon moment et un bel exemple de « comédie à l’italienne » réussie.

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