La jeune fille et la mort (1994), de Roman Polanski

 


Kézaco ?

La Jeune fille et la mort (1994) est un drame psychologique et un thriller à huis clos réalisé par Roman Polanski, adapté de la pièce de théâtre éponyme du dramaturge chilien Ariel Dorfman, rescapé du régime d'Augusto Pinochet.

Le Scénario

C’est l’histoire de Paulina Escobar (Sigourney Weaver), toujours traumatisée par les violences qu’elle a subi lors de la dictature dans un pays d'Amérique du Sud non-nommé (mais fortement inspiré du Chili post-dictature de Pinochet) en pleine transition démocratique. Son mari avocat Gerardo (Stuart Wilson) vient d’être nommé à la tête d’une commission d'enquête sur les crimes passés. Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre Paulina dans leur maison isolée au bord d'une falaise, il crève un pneu un soir d’orage. Par chance, le docteur Roberto Miranda (Ben Kingsley), qui passait par là, le raccompagne chez lui. Depuis sa chambre, Paulina croit reconnaître dans la voix de cet homme celle de l’un de ses tortionnaires qui l'a séquestrée, violée et torturée des années plus tôt, alors qu'elle avait les yeux bandés.

Les thèmes principaux

La justice versus la vengeance : Le film interroge la possibilité d'une réparation légale ou morale après les atrocités d'une dictature. Peut-on pardonner ou tourner la page sans vérité ni châtiment ?

Le syndrome du survivant et le traumatisme : Paulina incarne la mémoire vive et douloureuse de la torture. Son traumatisme physique et psychologique ne s'efface pas avec le retour officiel de la démocratie.

L’ambiguïté morale : Aucun personnage n'est tout blanc ni tout noir. La victime devient bourreau à son tour ; l'avocat démocrate est prêt à transiger ; le médecin accusé plaide l'innocence avec un calme désarmant.

Le poids du passé et du huis clos : Enfermés dans une tempête nocturne, les trois personnages rejouent le théâtre de la terreur étatique à une échelle intime, montrant comment la dictature infecte le couple et l'individu bien après sa chute.

La musique et la mémoire : Le titre renvoie au quatuor à cordes La Jeune Fille et la Mort de Franz Schubert, que le tortionnaire passait en boucle pendant qu'il abusait de Paulina, transformant une œuvre classique en rémanence morbide.



Qu’en penser ?

La Jeune fille et la mort est généralement considéré par la critique et le public comme une œuvre hautement maîtrisée et suffocante, un modèle de thriller psychologique en espace clos.

Voici ce qu'il faut retenir de sa réalisation, de son interprétation et de sa résonance :

1. La Réalisation : L'art du huis clos oppressant

Roman Polanski est un cinéaste habitué des espaces confinés (Répulsion, Rosemary's baby, Le Locataire). Dans ce film, il utilise sa caméra pour transcender l'origine théâtrale de l'œuvre :

  • Une tension constante : Polanski enferme ses personnages dans une maison isolée au milieu d'une tempête nocturne. La mise en scène joue habilement avec l'obscurité, les angles de caméra serrés et les bruits extérieurs pour installer un climat d'insécurité permanente.
  • Le sens du détail : Chaque objet (la cassette de Schubert, la corde, le revolver) devient un enjeu de pouvoir. Le rythme est minuté pour faire monter l’angoisse sans jamais relâcher la pression.
  • Quelques réserves historiques : Lors de sa sortie, de rares critiques (comme Les Inrockuptibles) ont reproché au film d'avoir un suspense un peu trop mécanique ou d'appuyer parfois les effets dramatiques. Cependant, la majorité salue l'universalité de sa trajectoire, qui dépasse le simple cadre de l'histoire chilienne.

2. L'Interprétation : Un duel d’acteurs magistral

Le film repose presque intégralement sur les épaules d’un trio d'acteurs au sommet de leur art :

  • Sigourney Weaver (Paulina) : L'actrice livre une performance d'une intensité rare. Elle parvient à osciller de manière troublante entre la fureur implacable d'une femme armée et la vulnérabilité extrême d'une survivante brisée par les traumatismes du passé.
  • Ben Kingsley (Dr. Miranda) : Face à elle, il incarne l'ambiguïté absolue. Avec un calme désarmant, il maintient le doute sur sa culpabilité pendant une grande partie du film. Est-il un tortionnaire sadique ou un innocent victime de la folie d'une femme ? Sa performance rend le dénouement mémorable.
  • Stuart Wilson (Gerardo) : Moins exposé mais crucial, il joue le rôle du pivot moral. Il incarne le spectateur, déchiré entre son amour pour sa femme et son attachement viscéral aux règles du droit et de la justice.

3. La dimension personnelle et politique

Le film tire également sa force de la résonance entre le sujet et l'histoire personnelle de son réalisateur. Polanski, survivant du ghetto de Cracovie durant la Seconde Guerre mondiale, s'est toujours intéressé aux thématiques de la persécution, de la paranoïa et de la cruauté humaine. En explorant les mécanismes psychologiques de la dictature et de ses séquelles, il livre une réflexion intemporelle sur la perversité des régimes autoritaires.

En résumé, c'est un thriller psychologique vibrant, inconfortable et profondément intelligent. Il évite le piège du théâtre filmé statique grâce à des choix de mise en scène brillants et un face-à-face Weaver / Kingsley d'une force incroyable.



T’as tout dit, bouffi. Rajoutons qu’un film peut être dur et glaçant par un simple monologue, qu’il se suit sans qu’on décroche, qu’il n’a pas dû coûter cher (trois acteurs, une baraque, un peu d’extérieurs près d’une falaise et un concert d’un quatuor à cordes) et qu’on est ravi que soit enfin un peu évoquée au cinéma la tragique dictature (soutenue par les USA et « Miss Maggie »), restée impunie, de Pinochet (j’y reviendrai plus en détail prochainement, Missing de Costa-Gavras est sur ma liste), même si c’est ici vraiment en filigrane.


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