« Aucune pitié ni remord dans
ton regard. Pitié et pouvoir sont incompatibles. Jolie formule, je la
r’placerai. »
« Nous sommes malheureusement indispensables à la société. » - « Actuelle. »
C’est l’histoire de Mariano
Bonifazi (Ugo Tognazzi), petit juge italien sans illusion sur la nature humaine
mais obstiné, qui enquête sur la mort suspecte d’une jeune call-girl. Des
indices le mettent sur la piste de Lorenzo Santenocito (Vittorio Gassman),
riche industriel sans scrupule, typiquement le genre de personnages qu’il
déteste. Mais est-il vraiment le coupable ?
La Droite, au moins dans sa
version la plus autoritaire, s’attaque TOUJOURS à l’Education, la Justice, la
Culture et aux syndicats de salariés. C’est même à ça qu’on la reconnait. Elle ne
devrait donc pas s’étonner qu’ils le lui rendent bien. Secteurs considérés
comme « coûteux » (el famoso « c’est avec nos impôts ! »)
et « improductifs », donc foncièrement incompatibles avec son
obsession de la rentabilité, milieux « politisés » (comprendre :
« pas de son bord », sinon ça ne la dérangerait pas…), peuplés de « privilégiés
déconnectés de la réalité » empêcheurs de s’enrichir (et polluer, précariser…)
en rond, censés comploter contre le bon-petit-peuple-qui-travaille-dur-sans-rien-dire
et propager des idées « subversives » dangereuses pour la société (l’ordre
établi). A ce sujet, lire les propos hallucinants de Sébastien Chenu, notre
potentiel prochain ministre de la Culture (que le bon Dieu, s’il existe, nous
en préserve) : « Aimez-vous la Culture ? » - « Ça
dépend laquelle » (sic) ; « Ce n’est pas à l’Etat de dire ce qui
est beau et ce qui est laid » (inversion accusatoire typique, lui qui
laisse clairement entendre que rap et techno ne seront pas à la fête s’il
arrive aux manettes) ; « La vocation de l’audiovisuel public, c’est d’être
privatisé » (TF1 fût en effet un magnifique exemple du très haut niveau
culturel promu par une chaine privée…) and, last but not least, « Un bon
film, c’est un film qui fait des millions d’entrées » (re-sic), exposant
ses goûts en la matière, certes respectables mais sentant un peu le renfermé (Le
Comte de Monte-Cristo, La môme, ce genre…).
Gauche Vs. Droite, Justice Vs.
Economie, Dino Risi nous refait donc le match à travers la confrontation de ces
deux personnages que tout oppose. Des rôles « cousus main » pour ces
deux géants du cinéma italien (du cinéma tout court) que furent Ugo Tognazzi et
le protéiforme Vittorio Gassman. Ce dernier, capable de passer du charme à la
menace en un battement de cil, est particulièrement à l’aise dans la peau de ce
riche homme d’affaires véreux. Risi pose un regard désabusé sur le monde qui l’entoure :
corruption et collusion entre mondes politique et économique, services
publics laissés à l’abandon (le Tribunal de Justice qui s’effondre
partiellement et transféré dans une caserne militaire), prédominance des intérêts
financiers et commerciaux sur les considérations environnementales et de santé publique (la mouette
et les poissons morts après les rejets industriels toxiques dans la mer), poids
de l’inertie, « religion » footballistique (les rues sont pourries
mais qu’importe puisque la Squadra Azzura a gagné…)… C’est fou de
se dire que plus d’un demi-siècle plus tard, absolument rien n’a changé. Et situation
transposable à peu près partout ailleurs qu’en Italie, à des degrés divers. On
ne rit pas à gorge déployée, ce n’est pas de l’humour visuel, le ton
est plutôt acerbe et l’ensemble est finement observé. Le film évite le piège du
manichéisme et la fin ouverte donne des gages aux pourfendeurs du « gouvernement
des juges (« rouges ») » (?), sur le mode « finalement,
personne n’est totalement vertueux ». Tognazzi semble en effet sombrer
dans l’obsession de la vengeance personnelle et voit des Gassman partout (successivement
grimé en ecclésiastique, en militaire, en indigent et même en bimbo) dans la
foule en liesse fêtant la victoire de l’équipe nationale de football. Le cinéma
italien regorge immanquablement de trésors et si ce Au nom du peuple italien n’est
(quand même) pas un diamant 25 carats, il n’en demeure pas moins une belle
petite pépite.




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