Missing (1982), de Costa-Gavras

 


« S’il était resté à sa place, tout ça ne serait jamais arrivé. »


« On » a (évidemment) laissé faire…

Ah la la, y’en aura eu, des « salopardises », en ce bas monde… Sans doute est-ce en raison de mon orientation politique, fruit, comme souvent, de l’héritage familial (mère communiste, père « anarcho-mitterrandiste », je dois d’ailleurs mon prénom à celui de notre ancien Président), mais le coup d’État du 11 septembre (tiens, tiens, un mardi aussi…) 1973 au Chili et le régime dictatorial qui en découla touchent chez moi une corde particulièrement sensible. Petit rappel des faits : le 11 septembre 1973 donc, la junte militaire, avec à sa tête le général Augusto Pinochet et soutenue en sous-main par les Etats-Unis, renverse le Président socialiste Salvador Allende (qui se suicide lors de la prise d’assaut de son palais), démocratiquement élu en 1970, lors d’une période marquée par une crise économique et politique. S’ensuivent une répression féroce et l’instauration d’une dictature militaire qui dura jusqu’en 1990 (soit 17 ans !), faisant plus de 3 000 morts, 150 000 prisonniers, plus de 27 000 personnes torturées (je vous laisse consulter sur Wikipedia ce qui était réservé aux femmes, à jeun de préférence si vous ne voulez pas dégobiller votre déjeuner…) et ayant poussé à l’exil des centaines de milliers de Chiliens. Et cela sans que la « communauté internationale » n’intervienne significativement. Motif invoqué : Allende s’apprêtait lui-même à instaurer une dictature. Un argument aussi crédible et avéré que les « armes de destruction massive » prétendument possédées par Saddam Hussein, selon Colin Powell (secrétaire d’État sous la présidence de George Bush Jr.) et sa petite fiole, pour justifier l’envahissement de l’Irak après les attentats de l’autre 11 septembre, celui de 2001. Le même Colin Powell qui sauvera in extremis son âme en déclarant en 2003, devant des étudiants, que l’épisode chilien « n'était pas une partie de l'histoire américaine dont nous sommes fiers ». Quant à Barack Obama, s’il refusa toute formulation de « repentance », il fit poursuivre le processus de déclassification massive des documents secrets de la CIA et du Département d'État entamé sous la présidence Clinton en 1999 (sans doute un autre adepte du « en même temps »...). Rappelons que si des dignitaires du régime furent jugés et condamnés pour leurs crimes, Pinochet disparut de sa « belle mort » en 2006 en échappant à tout procès, situation me plongeant dans un sentiment mêlé de rage et d’amertume. Et que le Chili servit durant cette période de « laboratoire » aux théories économiques néo-libérales de « l’école de Chicago » de Milton Friedman, que Ronald Reagan aux USA et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne s’accapareront ensuite tout au long des années 80 et qui essaimèrent quasiment dans le monde entier après la chute du mur de Berlin en 1989.



1. Contexte historique, genèse et scénario

De la quinzaine de films abordant cette page tragique de l’histoire contemporaine, Missing (Porté disparu), sorti en 1982 et réalisé par le franco-grec Costa-Gavras, est sans conteste le plus connu et acclamé. Premier film hollywoodien du cinéaste et produit par Universal Pictures, ce thriller politique majeur s'impose comme une œuvre charnière des années 80 en transposant les codes du cinéma de dénonciation européen au sein du système des studios américains. Adaptation fidèle du livre d'investigation de Thomas Hauser, The execution of Charles Horman (1978), le film s'ancre directement dans l'histoire contemporaine de l'Amérique latine.

C’est l’histoire (vraie) de Charlie Horman (John Shea), jeune journaliste idéaliste américain installé à Santiago, arrêté puis assassiné par la junte militaire parce qu'il a été le témoin fortuit de la présence et de la complicité d'officiels américains lors de la préparation du coup d'État du 11 septembre 1973. Alors que la répression fait rage (couvre-feu, exécutions de masse dans les stades, opposants disparus) et ignorant son sort, Ed Horman (Jack Lemmon), le père de Charlie, rejoint sur place Beth (Sissy Spacek), l’épouse de son fils, afin d’enquêter sur sa disparition.

Co-écrit par Costa-Gavras et Donald E. Stewart (récompensés par l'Oscar du meilleur scénario adapté), l'intrigue est construite comme une double quête, combinant l'efficacité du thriller d'enquête à la tragédie intime.


2. Les thèmes principaux

Le film traite et aborde plusieurs thématiques. Il dénonce le rôle de la CIA et du Département d'État américain dans la mise en place et le soutien des dictatures militaires en Amérique du Sud ainsi que le sacrifice délibéré d'individus pour préserver les intérêts géopolitiques et économiques des États-Unis dans le contexte de la Guerre froide. Le long-métrage relate l'angoisse insoutenable de l'absence d'information et la réalité macabre des fosses communes et des morgues saturées. Enfin, il analyse la trajectoire psychologique du père (Jack Lemmon), qui passe d'une confiance aveugle en l'Amérique à un déchirement face à la trahison de sa patrie. Homme d'affaires new-yorkais profondément conservateur, chrétien et patriote, il rejette initialement le progressisme et le mode de vie bohème de son fils Charlie et de son épouse Beth (Sissy Spacek). Mais au fil de leurs recherches face à des diplomates américains d'une politesse de façade, il finit par mieux les comprendre et ouvrir les yeux sur la complicité et le mensonge de ses propres institutions, qui protègent la junte plutôt que leurs propres citoyens.


3. Réalisation et esthétique

Costa-Gavras utilise les moyens d'Hollywood pour concevoir un film immersif et oppressant. Tourné principalement au Mexique, Missing recrée magistralement l'ambiance terrifiante d'une ville sous loi martiale : patrouilles nocturnes, tirs sporadiques, corps abandonnés dans les rues.

La narration utilise les notes retrouvées de Charlie et les témoignages des personnes rencontrées pour reconstituer ses derniers jours sous forme de flashbacks dynamiques.

La bande originale signée Vangelis, électronique et épurée, renforce le climat d'angoisse permanente et de tragédie intime.

4. Interprétation

Le choix des acteurs principaux fut l'une des clés majeures du succès émotionnel du film. Jack Lemmon, immense star de la comédie dramatique hollywoodienne, livre une performance bouleversante à contre-emploi. Sa transformation progressive en père brisé lui valut le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes. Quant à Sissy Spacek, fraîchement Oscarisée pour Nashville Lady, elle apporte une force brute, une ténacité et une justesse parfaites dans le rôle de l'épouse révoltée face à l'inertie diplomatique.



5. Réception, distinctions et impact

Le film a suscité d'immenses vagues de réactions, tant artistiques que géopolitiques. Il remporta la prestigieuse Palme d'Or au Festival de Cannes 1982 (ex-æquo avec Yol de Yilmaz Güney). L'année suivante, il gagne l'Oscar du meilleur scénario adapté et cumule les nominations reines (Meilleur film, Meilleur acteur, Meilleure actrice).

Le Département d'État américain a vivement réagi à la sortie du film, publiant un démenti officiel pour contester sa thèse. L'ambassadeur américain au Chili à l'époque des faits a même intenté un procès en diffamation (débouté par la suite) contre le réalisateur et l'auteur du livre.

Sans surprise, le film fut strictement interdit au Chili pendant toute la durée de la dictature militaire de Pinochet.

Missing demeure l'un des sommets du thriller politique international. En évitant le pamphlet simpliste pour se concentrer sur le drame humain d'une famille brisée, Costa-Gavras a signé une œuvre universelle sur le mensonge d'État.

Voilà qui est brillamment résumé. Si le changement progressif d’état d’esprit du père est une « ficelle » scénaristique relativement attendue, le film a pour lui son réalisme et sa sobriété. Lorsqu’un diplomate américain lui assène que si son fils n’était pas mêlé à cette histoire, il serait resté en Amérique et regarderait ces évènements de loin sans s’en soucier, on ne peut s’empêcher de lui « accorder le point ». D’ailleurs, Lemmon ne moufte pas.


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