La pianiste (2001), de Michael Haneke

 

« Ensuite, enlève le bâillon, s’il te plait et assieds-toi sur ma figure et donne-moi des coups de poing dans l’estomac pour m’obliger à enfoncer ma langue dans ton derrière. »

C’est l’histoire d’Erika Kohut (Isabelle Huppert), professeur de piano au Conservatoire de Vienne. Autoritaire et cassante avec ses élèves, « vieille fille » sous la coupe d’une mère possessive (Annie Girardot), elle trouve dans l’automutilation sadomasochiste, le voyeurisme et le visionnage de vidéos pornos en cabine individuelle des substituts à sa misère affective et sexuelle. Lors d'un récital, elle rencontre Walter Klemmer (Benoît Magimel), qui va tenter de suivre ses cours.

Un film « coup de poing » (plus précisément « Huppert-cut », ah ah !). A ne pas confondre avec son pendant masculin, réalisé par Polanski l’année suivante. Ca démarre fort avec une scène où Girardot, telle une « gestapiste », tente de faire avouer à Huppert où elle a passé les trois heures écoulées entre la fin de ses cours et son retour à leur domicile. Des coups sont échangés avant réconciliation. Bonjour l’ambiance… On suit ensuite Huppert dans son quotidien de professeur de piano hautaine et sévère, ses virées dans les lieux de diffusion pornographique (à ce propos, j’ai loupé un épisode ou bien ? La jaquette du DVD et la fiche Wikipedia indiquent une interdiction aux moins de 16 ans… alors que des scènes de films X – pénétrations, fellation en « gorge profonde » - non floutées sont montrées pendant quelques secondes…), ses séances d’automutilation de l’entrejambe et sa rencontre avec Magimel. Le réalisme est malheureusement rompu lors d’une interminable et grotesque scène dans les toilettes (non fermées !) d’une salle de concert, où Huppert masturbe Magimel avant de lui prodiguer une fellation, tout en prenant soin de le frustrer. Puis, le film bascule dans le comique involontaire (sur mon organisme, tout du moins) lorsque Magimel lit à voix haute les instructions SM d’Huppert (dont j’ai retranscrit une partie ci-dessus) devant elle et dans sa chambre, dont ils ont bloqué l’accès avec un gros meuble pour laisser Girardot à l’écart. Rebelote dans le malaisant avec une nouvelle scène de sexe insatisfaisante entre Magimel et Huppert, celle-ci vomissant lors d’un « facefuck », dans la remise de la patinoire où il joue au hockey sur glace. Mais ce n’est rien par rapport à la suite où tout ce petit monde va définitivement sombrer dans la folie. Magimel, lassé par ces humiliations à répétition, va débarquer une nuit chez Huppert, la frapper et la violer, après avoir enfermé Girardot dans sa chambre. Une fois parti, Huppert fera exploser son trop-plein de sentiments et de fantasmes si longtemps refoulés en embrassant vigoureusement Girardot sur la bouche. Je me rends compte que je vous ai tout raconté, sauf la fin, un peu abrupte, où Huppert est censée remplacer à une représentation une élève convalescente dont elle est responsable de l’accident (en ayant placé des morceaux de verre brisé dans ses poches). Oui mais lire et voir sont deux expériences différentes. Selon la formule consacrée, vous ne sortirez pas indemne de cette histoire aux contrastes saisissants entre la beauté de la musique (Schubert) et une sexualité sordide et avilissante. Ah, dernier détail en passant : interprétation évidemment formidable, en particulier des deux actrices principales (mais vu leur pedigree, en doutiez-vous ?).

Cyrano de Bergerac (1990), de Jean-Paul Rappeneau

 

« Et à la fin de l’envoi, je touche. »

C’est l’histoire de Savinien de Cyrano de Bergerac (Gérard Depardieu), au 17ème siècle. Personnage flamboyant, aussi à l’aise à l’épée qu’avec les mots et poète à ses heures, il est en revanche laid, en raison d’un nez protubérant. Désespérant de pouvoir séduire la femme qu’il aime, sa cousine Roxane (Anne Brochet), celle-ci lui apprend qu’elle aime le jeune et beau Christian de Neuvillette (Vincent Perez). Cadet de Gascogne comme lui, Cyrano va alors aider Christian, peu doué avec les femmes, en écrivant pour lui ses lettres d’amour à Roxane. Mais le Comte de Guiche (Jacques Weber) est lui aussi épris de la belle et pendant ce temps, la guerre contre les Espagnols couve…

Que dire qui n’ait pas déjà été dit sur cette adaptation de la pièce de théâtre éponyme de « mon pays » Edmond Rostand et son impressionnante moisson de récompenses, aussi bien en France qu’à l’étranger ? Bon, « film de cape et d’épée » + « musique de chambre », c’est normalement le combo idéal pour me casser les burnes ou pour me faire chier droit (ouais, j’suis compliqué et exigeant, en plus d’être… distingué) mais faut prendre un peu sur soi et là, rythme, texte et interprétation aidant, je ne puis que m’incliner. Cyrano de Bergerac appartient à l’Histoire, désormais (sympa, ces phrases péremptoires : elles « claquent » et permettent de faire oublier que j’ai moins de lettres que l’Edmond…). Un petit bémol sans conséquence, cependant : lors de la fameuse « tirade du nez » où Cyrano enjoint l’homme qui l’a défié à « dire bien des choses en somme, en variant le ton », ben justement, il le varie peu, le ton, non ? Ou c’est mes oreilles ?

Volver (2006), de Pedro Almodóvar

 

C’est l’histoire de trois générations de femmes espagnoles en butte aux vicissitudes de la vie (maladie, mort, inceste, secrets de famille…) : Raimunda (Penélope Cruz), sa sœur Soledad dite « Sole » (Lola Dueñas), leur mère Irene (Carmen Maura), Paula, fille de Raimunda (Yohana Cobo) et Agustina, voisine de leur défunte tante (Blanca Portillo).

Il commence à me plaire, ce mec. Volver (Revenir en espagnol) est un film de femmes par un amoureux fou (et élevé par) des femmes mais pour tous. Si c’était pas déjà pris, il aurait pu s’appeler Vive les femmes ! Un véritable « test de Bechdel » (merci à Cinéphile Schizophrène !) inversé. C’est bien simple, y’a que des nanas : les seuls mecs sont butés au bout d’un quart d’heure (le compagnon de Cruz, poignardé en légitime défense par sa fille qu’il tentait de violer) ou, en partance, confient momentanément les clés de leur resto à Cruz (qui va en profiter pour y faire déjeuner une équipe de cinéma le temps d’un tournage à proximité). Ah, Penélope Cruz… Une beauté d’avant (type Sophia Loren) mais maintenant. Elle incarne admirablement une « mère courage » : le ménage, la vaisselle, la « kouizine », se débarrasser du corps de son compagnon tué par sa fille (dans un congélateur puis enterré à l’écart de la ville), rien ne lui fait peur. Histoire d’instaurer une parfaite normalité, on la voit même… faire son petit pissou. A part ça, c’est une histoire de famille compliquée, avec des traumas, des secrets trop longtemps enfouis et lourds à porter… Meurtre, inceste, cancer, mort, c’était l’émotion assurée. Pourtant, alors que je suis plutôt bon public de ce côté-là, je n’ai pas versé de larmes. Pas plus que je n’ai ri, il n'y a d'ailleurs guère matière à cela (Cruz qui reconnait dans l’appartement de sa sœur l’odeur des flatulences de leur mère qu’elle croit alors morte mais qui est planquée sous le lit : toutes se marrent à cette évocation). Bon film néanmoins, pour son scénario et ses actrices, naturellement (prix d’interprétation collectif à Cannes), toutes terriblement attachantes.

Un cœur en hiver (1992), de Claude Sautet

 

C’est l’histoire de Maxime (André Dussollier) et Stéphane (Daniel Auteuil), deux amis luthiers. Maxime tombe amoureux de l’une de leurs clientes, la jeune violoniste Camille (Emmanuelle Béart). Mais très vite, celle-ci est profondément troublée par la personnalité et le comportement de Stéphane.

Le cinéma français bourgeois comme il allait dans les années 90, c’est-à-dire quand même mieux que maintenant. Avant-dernier Sautet et second volet (après Quelques jours avec moi et avant Nelly et Monsieur Arnaud) de sa trilogie du « renouveau » (changement de scénaristes, de génération d’acteurs et de thématiques). Mais toujours d’un grand classicisme. Un Resnais, par exemple, est beaucoup plus inventif et fantaisiste dans ses plans et sa mise en scène. Emmanuelle Béart a appris à jouer du violon pour l’occasion. Elle était aussi à l’époque en couple à la ville avec Daniel Auteuil. Ce dernier trouve dans ce rôle d’homme taciturne, mystérieux et manipulateur un bon galop d’entraînement pour celui, fort semblable, qu’il interprètera dix ans plus tard dans L’adversaire. Enième variation autour du thème du triangle amoureux, qui nous épargne au moins les traditionnelles scènes de cul qui ne servent pas forcément à grand-chose.

L’enfer (1994), de Claude Chabrol

 

C’est l’histoire de Paul (François Cluzet), qui a tout pour être heureux : propriétaire d’une auberge qui « tourne » bien et marié à un « avion de chasse » (Emmanuelle Béart) qui lui a donné un fils. Oui mais voilà, Paul devient de plus en plus jaloux, au point d’atteindre un état pathologique et de faire de la vie du couple un enfer.

Allez, un Chabrol, cinéaste prolifique (quasiment un film par an) de nos contrées. Je n’ai vu qu’une poignée de métrages de cette vaste filmographie, dont les deux derniers (Bellamy et La fille coupée en deux, mineurs) et La cérémonie et son final glaçant. Cela dit, la bourgeoisie de province, son hypocrisie et ses bassesses, ça va cinq minutes… Là, on est dans le registre du drame psychologique, issu d’un scénario qu’Henri-Georges Clouzot n’avait pu mener à son terme en raison de problèmes de santé (les siens et ceux de Reggiani). Cluzet m’a bien déçu au fil du temps. En une grosse vingtaine d’années, on est passé du « C’est toujours pareil, on vote à gauche et on se retrouve avec le centre. J’ai du pognon, prenez-m’en, merde ! (via les impôts, NDLR) » des « années Jospin » (1997-2002) à la défense zélée des mesures sanitaires anti-Covid et au vote Macron en 2022. Mais il convient, comme toujours ou presque, de distinguer l’homme de l’acteur. Dans le rôle de cet homme basculant peu à peu dans la folie, il est très convaincant. De même qu’Emmanuelle Béart, qui s’était déjà fait « charcuter » la bouche et dont j’avais oublié combien ses formes et sa plastique étaient démoniaques. La tension va crescendo, jusqu’à l’issue fatale, quasi insoutenable. Ironie de l’histoire, ce drame sur les violences conjugales renvoie à la douloureuse histoire personnelle de Cluzet, qui fût le compagnon à cette époque de Marie Trintignant, décédée comme chacun sait sous les coups de Bertrand Cantat une décennie plus tard. Un film à montrer aux « incels » pour les consoler et aux « MGTOW » pour les conforter dans leur choix…