Deux Buñuel pour le prix d’un…

 

L’ange exterminateur (1962)

« Les employés sont chaque jour plus impertinents. »


C’est l’histoire d’une vingtaine de bourgeois qui, lors d’une réception organisée chez un aristocrate mexicain, se trouvent inexplicablement dans l’impossibilité de quitter les lieux. Les voilà enfermés dans le salon avec le seul majordome encore présent, les autres ayant mystérieusement démissionné juste avant le diner.

Le journal d’une femme de chambre (1964)

« Vous ne trouvez pas que les animaux sont plus beaux vivants que morts ? » - « Mais la chasse, c’est la chasse ! » 


C’est l’histoire de Célestine (Jeanne Moreau), une femme de chambre qui, de Paris, descend en province afin de se mettre au service d’une famille de notables. Elle va y côtoyer un mari sexuellement frustré (Michel Piccoli), son épouse frigide, un patriarche fétichiste des bottines et un palefrenier d’extrême-droite.


Tiens, ça faisait un bail que je ne m’étais pas fait un Buñuel… Alors hop, deux d’un coup pour rattraper la chose. Entre Chabrol, les « ritals » (Pasolini, Ferreri…) et le réalisateur espagnol, on pourra dire que la Bourgeoisie (et le Clergé) a pris cher et le dernier cité ne fût pas le plus tendre du lot. Le Journal d’une femme de chambre est l’une des cinq adaptations cinématographiques en 110 ans (dont une en muet) du roman éponyme d'Octave Mirbeau. On y découvre une femme de chambre embauchée par des notables provinciaux et aux prises avec leurs excès et leur bassesse. Ainsi, elle devra supporter une maitresse de maison terriblement pointilleuse sur la propreté, les avances de son mari, les séances de fétichisme (port de bottines) que lui impose le patriarche des lieux et les idéaux d’extrême-droite du palefrenier, lui aussi épris d’elle. Convaincue de la culpabilité de ce dernier, elle essaiera en vain de le faire condamner pour le meurtre et le viol d’une jeune fille. A l’image de la famille précaire de Parasite, elle va se laisser « contaminer » par le cynisme bourgeois en épousant le riche voisin de ses anciens employeurs et ainsi changer de classe sociale, tandis qu’au dehors, les ligues d’extrême-droite manifestent et avancent vers le pouvoir (le film se déroule à la fin des années 20). « Plutôt Hitler que le Front Populaire ! »… L’Histoire est un éternel recommencement…


Plus étonnant est L’ange exterminateur (en V.O). Lors d’une réception mondaine, tout déraille. Tout d’abord, tous les domestiques, excepté un, quittent de concert les lieux sous divers prétextes. Pis, une force invisible maintient les convives dans le salon pendant des semaines, tout comme elle empêche leurs proches ou les autorités à venir les chercher en pénétrant dans leur propriété. Face à la promiscuité et la fatigue, le vernis des convenances sociales craque et ces respectables bourgeois finissent par succomber aux plus bas instincts de l’humanité. Nous sommes donc dans du pur surréalisme buñuelien. Le film rappelle Le Charme discret de la bourgeoisie, où là aussi un groupe de bourgeois était contraint dans un objectif pourtant banal (la tenue d’un repas), et Le Fantôme de la liberté (la présence inattendue d’animaux - ici des brebis - dans des demeures luxueuses). Passée la surprise initiale du « pitch », le film s’embourbe toutefois un peu par moments, avant un final en « boucle ».

A l’arrivée, deux films aux thématiques à la fois très actuelles (les mécanismes comportementaux et historiques) et « datées » (la critique de la bourgeoisie n’est plus vraiment au goût du jour).       

L’an 01 (1973), de Jacques Doillon

 

« Mais vous allez vous emmerder à cent sous l’heure, mon vieux… On est sur Terre pour travailler. »

Parce que c’est (presque) mon projet… Enfin un peu d’air frais !


C’est l’histoire de la société française (mais c’est aussi le cas ailleurs) qui décide de s’arrêter. De travailler et donc de produire. Pour vivre, discuter, s’amuser. Et réfléchir à « l’après ».


L’an 01, c’est un film de Jacques Doillon (avec Alain Resnais et Jean Rouch), une de ces célébrités qui pensent avec leur bite et dont on ne découvre que des décennies plus tard les méfaits (à confirmer par la Justice mais lorsque les plaintes sont nombreuses, ça ne sent pas bon). Il conviendra donc de « séparer l’homme de l’artiste ». Bon, avec Cantat, c’est plus difficile mais je ne suis pas concerné, n’ayant jamais écouté la moindre note de Noir Désir, ni avant ni à fortiori après le drame de Vilnius (poil à l’anis).

L’an 01, c’est un mai 68 qui aurait réussi et qui serait allé au bout de sa logique, avant que la CGT ne se rende à la « table des négociations » pour y marchander le poids et la longueur des chaines.

L’an 01, c’est l’adaptation de la bande dessinée éponyme de Gébé, qui fût des aventures Hara-Kiri et Charlie Hebdo (la discussion entre Cavanna et les assassinés du 7 janvier 2015 Cabu et Charb en bonus).

L’an 01, c’est peu ou prou mon projet politique (à part l’abolition de la propriété privée. Pour le capital et l’outil de production d’accord mais pour le reste, je suis plutôt « loup solitaire » que vie en communauté « youpi tralala »). Qui n’est pas du tout mais alors pas du tout celui du MEDEF, l’une de ces officines où doivent se presser et y montrer patte blanche les futurs prétendants à l’Elysée (ben ouais, sinon ils te filent pas les clés…).

L’an 01, c’est au final un film bien peu intéressant, très gentillet et assez peu subversif (à part peut-être pour Eric Chiotti, et encore…), qui reste en surface et ne creuse pas suffisamment ce qui pourrait s’approcher d’un futur enviable et réalisable. On en reste donc au stade de la douce utopie. Suite de séquences mettant en scène des groupes de personnes dissertant après l’arrêt de la « course à l’armement » (sans fin) productiviste. Un peu (mais pas beaucoup) d’humour et de « philosophie »… On y croisera, entre autres, Cavanna, Cabu et Choron, une bonne part du Splendid (Clavier, Jugnot, Lhermitte…) et du Café de la Gare (Coluche, sa future meuf Véronique, Henri Guybet, Miou-Miou, Romain Bouteille…), Depardieu un an avant Les valseuses (l’un des deux quidams refusant de prendre leur train habituel, discussion inaudible) ou encore le chanteur libertaire François Béranger. Dans un état de somnolence avancé, Auteuil, Balasko, Higelin et Leconte me sont par contre passés sous le nez…


Mes chers amis (1975), de Mario Monicelli

 

« Voila, c’est ça, être tzigane… C’est ça, la virée tzigane : partir sans but et sans programme. Une évasion qui peut durer un jour ou deux ou une semaine. »


C’est l’histoire de cinq types (Philippe Noiret, Adolfo Celi, Ugo Tognazzi, Duilio Del Prete et Gastone Moschin), amis pour la vie, qui ont conservé leur âme d’enfant. Ils plaquent régulièrement femme, enfant et profession (pour ceux qui en ont) pour effectuer des virées entre potes lors desquelles ils ne font que des conneries.


Je vous l’avais dit que j’étais ce qu’on appelle un « adulescent », soit un esprit d’ado dans un corps d’adulte de 51 balais ? Enfin, le corps non plus ne fait pas très adulte, je suis plutôt « court sur pattes »… Comme l’acteur scientologue et Nagy-Bocsa, me direz-vous mais eux ont d’autres atouts (en particulier un compte en banque bien rempli). Donc voilà, par flemme et manque de « gniaque », je fuis toute autre responsabilité que celles de la gestion de mon budget et de mon logement. Pas d’emploi, pas de responsabilité de « bon père de famille ». L’effort, les contraintes me font horreur, me plaçant en porte-à-faux vis-à-vis de nos chères et belles (sic) sociétés à la morale « judéo-chrétienne », où l’on doit souffrir du berceau jusqu’au tombeau pour espérer y « trouver notre place », accéder à un certain niveau de confort (au prix d’une qualité de vie en lambeaux) et probablement, lorsque viendra « l’heure dernière », obtenir la bénédiction de Dieu… Et ben les cinq héros de ce long-métrage de Mario Monicelli, dont le réputé Pigeon ne m’avait titillé que par son incroyable « twist » final, c’est pareil, ils ne pensent qu’à s’amuser. Problème : encore une « comédie à l’italienne » où… je n’ai pas esquissé le moindre sourire ! Y’avait pourtant du « matos », que ce soit dans le casting (Noiret, Tognazzi, Blier, quand même… Les autres, je connaissais pas, à part Adolfo Celi qui a un petit rôle dans Le fantôme de la liberté de Buñuel) ou l’idée de départ. Mais non, les gags sont inexistants ou poussifs, ils n’évitent même pas le piège du « pipi-caca » (Del Prete qui chie un gros étron dans le pot d’un enfant en bas âge, effrayant par là même la bonne et les parents, qui se demandèrent comment leur rejeton avait pu délivrer pareille déjection). Pour le reste, nos gais lurons passent leur temps à jouer aux cartes, au billard, à s’inviter dans des fêtes et à se livrer à toutes sortes de plaisanteries, telles que filer des torgnoles à des voyageurs à la fenêtre de leur train en partance en se plaçant sur le quai. Qu’est-ce qu’on s’amuse, hein… Mais le gros morceau, c’est quand ils se font passer pour un gang de truands auprès de Blier, retraité bouffant des croissants sans payer dans le café tenu par Del Prete et dont ils souhaitent se débarrasser. Ils l’engagent alors comme complice et lui font subir les pires frayeurs lors de missions et courses-poursuites factices. Là encore, les zygomatiques resteront au repos. Au final, même le décès de l’un d’eux prêtera à rigolade. Incorrigibles… Et dire que ce film a fait l’objet de deux suites et d’une « préquelle »… Monicelli étant considéré comme un maître de la « comédie à l’italienne » (avec Risi, Comencini et Scola, notamment), cela n’est guère engageant pour la suite…

La notte (1961), de Michelangelo Antonioni

 

« Est-ce que vous pensez que les roses dorment aussi ? » - « Et oui, les roses dorment aussi… l’espace d’une nuit, Madame. »

« Et puis ne l’oubliez pas : il est probable que l’avenir ne commencera jamais. » - « Ah, l’avenir sera quelque chose d’horrible, vous ne croyez pas ? »


C’est l’histoire d’un couple à la dérive, l’écrivain Giovanni Pontano (Marcello Mastroianni, mine grave, une seule expression faciale pendant tout le film) et sa superbe épouse Lidia (Jeanne Moreau), qui n’a plus rien à se dire. Ils se rendent au chevet d’un ami également écrivain, Tommaso (Bernhard Wicki), « au bout d’sa life » dans un hôpital milanais. Bouleversée, Lidia repart la première puis erre dans des quartiers en pleine mutation de Milan. Giovanni la rejoint et ils se rendent à une fête célébrant son nouveau livre, qui est un succès.


Après une petite semaine dans la très touristique Chamonix et son impressionnante « Aiguille du Midi » à 3800 mètres d’altitude (!), me voila de retour pour « boucler » le dossier Antonioni avec le second volet de sa « trilogie de l’incommunicabilité », comprenant également L’avventura (1960) et L’éclipse (1962), tous trois avec sa compagne Monica Vitti à l’affiche. Couples en crise, errance existentielle, élégance en papier glacé, milieu bourgeois, « la ville, le jazz, la nuit », « la vie, l’amour, c’est compliqué, toussa toussa », ça recommence. Ou ça continue, c’est selon. Donc on se fait chier, comme dans les autres films du réal (j’ai néanmoins une affection particulière pour Zabriskie Point et son ambiance « flower power » soixante-huitarde). Mastroianni se fait alpaguer par une jeune nympho qui l’entraine dans sa chambre d’hôpital (on y croit…). Moreau erre comme une âme en peine et Vitti ne nous montre sa (jolie) bobine qu’au bout d’une heure, à la fête donnée par son industriel de père et où se presse toute une « intelligentsia ». Quelques beaux plans et angles de prise de vue toutefois : dans la chambre d’hôpital du mourant (gros plan sur Moreau, avec en arrière-plan la mère du malade ; la fenêtre ouverte avec vue sur la rue), Moreau marchant dans la ville, le final avec elle et Mastroianni sur le terrain de golf. Pour le reste, remplace efficacement un somnifère…   

Touche pas à la femme blanche ! (1974), de Marco Ferreri

 

«Ces gens-là refusent d’admettre la valeur de la propriété privée et des avantages qui en découlent.»

C’est l’histoire… de la bataille de Little Bighorn mais transposée… au « trou » des Halles, lors de leur destruction au début des années 70. Les « tenants de l’Economie » mandatent les généraux Terry (Philippe Noiret) et Custer (Marcello Mastroianni) pour exterminer les Indiens qui leur résistent.



Ce film, qui fait suite au succès de La grande bouffe et bénéficiant donc d’un budget conséquent, démarre sur les chapeaux de roue : quatre hommes ternes, en costard et nœud papillon, se proclamant « tenants de l’Economie donc du Progrès et de la Civilisation » (sic), dissertent et ambitionnent d’anéantir la résistance des Indiens en les exterminant, malgré la réprobation de l’un d’eux, trouvant la méthode trop « barbare ». Ils se rendent donc au chevet de leur « bras armé », un général incarné par Philippe Noiret, en pyjama rouge une pièce, pour lui exposer leur projet. Jubilatoire. Inévitablement, derrière, ça se casse un peu la gueule. On reprend les quatre mêmes du Ferreri précédent (Noiret, donc mais aussi Mastroianni, Piccoli et Tognazzi) et on leur adjoint Serge Reggiani (méconnaissable en Indien, rasé et seulement « vêtu » d’un pagne), Darry Cowl et notre Catherine Deneuve nationale (en rousse). Passée l’idée géniale de départ et en attendant la bataille finale (les vingt dernières minutes), on fait face à un ensemble poussif où l’on se « contente » de la partition des acteurs. De toute manière, tous ces mecs (et cette nana) ont une telle aura que, pour peu qu’ils aient des personnages truculents à jouer, ils peuvent te sauver un film à eux seuls. Mastroianni et surtout Piccoli (en Buffalo Bill) en font des tonnes, Tognazzi (en Indien « passé à l’ennemi » mais malgré tout toujours stigmatisé) n’hésite jamais à se mettre minable pour un rôle (une scène à poil et réception de tomates écrasées dans la figure) et même Cathy, en dame patronnesse, casse son image en proposant un jeu plus outré qu’à l’accoutumée, comme lorsqu’elle simule un orgasme (sans rapport sexuel) devant son Marcello d’amour. Quant à Noiret, il conserve son habituel flegme débonnaire. Projet fou, pastiche de western, « couronné » d’insuccès (dix fois moins d’entrées que La grande bouffe), Touche pas à la femme blanche ! s’autorise même des incartades… gore (décapitations…), notamment lors de la bataille finale qui verra la victoire écrasante de la résistance indienne. Le film est avant tout une charge politique anticoloniale, témoin de la lutte homérique que se mènent à travers les âges le Progrès et la Tradition, l’Occident (et ses guerres « préventives »…) et pays « non alignés », le Nord et le Sud, les riches et les pauvres, les « démocraties libérales » et les régimes autoritaires (le parallèle entre le génocide des Indiens et la gentrification de Paris déjà à l’œuvre est évident).  

American Gigolo (1980), de Paul Schrader

 

« La loi n’a pas toujours raison. Les hommes font les lois, ils sont parfois méchants. Ou stupides. Ou jaloux. »

« Je f’rai des passes de pédé, des partouzes. Je ferai tout ce que tu veux maintenant, Leon ! »

C’est l’histoire d’un mec, Julian Kay (Richard Gere), qui fait le plus beau métier du monde (pour un mec) à Los Angeles : escort boy ou gigolo, si vous préférez. Via son entremetteuse, il fait surtout les femmes « d’un certain âge » de la haute société. Mais il lui arrive aussi de dépanner le réseau de Leon (Bill Duke), aux demandes plus, comment dire, sulfureuses. C’est dans ce cadre qu’il se livre à une prestation SM sur l’épouse d’un financier voyeur. Quelques jours après, il apprend que cette femme a été assassinée. Très vite, les soupçons de l'inspecteur Sunday (Hector Elizondo) se portent sur lui : on cherche manifestement à lui faire porter le chapeau. Pour ne rien arranger, l’épouse délaissée d’un sénateur, Michelle Stratton (Lauren Hutton), s’est entichée de lui.

En 1990, Richard Gere, dans le rôle d’un business man, se payait une pute nommée Julia Roberts (Pretty Woman). Dix ans plus tôt, c’est lui qui faisait la pute. C’est au son du tube Call me du groupe Blondie de Debbie Harry (coécrit avec le sorcier du disco Giorgio Moroder, qui signe la B.O) et à bord de sa rutilante décapotable que le beau Richard entre de plain-pied dans les délétères « années Reagan » (élu en cette fin 1980 40ème président des « States »), où le mot d’ordre sera désormais de faire du pognon pour « Make America Great Again » (l’histoire est un éternel recommencement…). Et tant pis pour ceux qui ne suivront pas la cadence. Sex (beaucoup), drugs (un peu) et rock n’roll, costards Armani et chaines HiFi dernier cri à gogo ! A l’écran, cela reste pourtant très sage. On voit très peu Gere dans l’exercice de sa « profession », tout est suggéré, même si un plan pas très rapproché le montre nu à sa fenêtre, plutôt de dos (on aperçoit toutefois son appareil génital…). Et Lauren Hutton nous dévoile sa poitrine. Après un départ plutôt intéressant, le temps de « planter le décor », l’intrigue policière patine assez vite, de même que la bluette entre Gere et Hutton, et on s’ennuie. Avec Paul Schrader (collaborateur, entre autres, de Scorsese, De Palma et Spielberg) aux manettes et un tel sujet, je m’attendais à mieux. En somme, cet American Gigolo ne m’a pas fait… grimper aux rideaux…

Liza (1972), de Marco Ferreri

 

« Est-ce que c’est possible de vivre seul ? » - « Oui, on s’y habitue très facilement. »

Une femme qui a du chien…

C’est l’histoire de Giorgio (Marcello Mastroianni), un peintre qui a décidé de vivre en ermite avec son chien Melampo sur une île du Sud de la Corse. Sa tranquillité est troublée par l’arrivée sur l’île de Liza (Catherine Deneuve), magnifique femme blonde qui a quitté le bateau de ses amis sur un coup de tête. S’attachant à Giorgio, elle tue Melampo en le faisant nager jusqu’à épuisement puis prend sa place auprès de son maître, en se délestant de son humanité. Une étrange relation s’établit alors entre les deux protagonistes.

Quelle connerie, ce film ! Il ne s’y passe quasiment rien. On ne sait pas de quoi vit ce mec (d’amour et d’eau fraîche ?) car s’il pêche des poissons, il a aussi du pain, des œufs et une petite cuisinière ! Et d’elle, on ne sait strictement rien. Pas bien grave, me direz-vous car l’essentiel est ailleurs. Mais où ? Quoi qu’il en soit, au bout de 30-40 minutes, l’ambiance passe du « glamour » au malsain avec tout d’abord le meurtre du clébard puis la relation sado-maso qui s’instaure entre le couple star (à la ville comme à la scène et dont le fruit de l’union, Chiara, naquit cette même année 1972). Rester à genoux ou à quatre pattes, boire dans une gamelle, avoir un collier, aller chercher le bâton qu’envoie au loin Mastroianni ou lui lécher la joue ou la main, tout ou presque y passe pour notre pauvre Cathy, par ailleurs toujours aussi superbe et qui nous dévoile à nouveau un sein (chose assez rare). Déstabilisant et complètement grotesque. Comme durer une heure trente (la durée typique du projet bâtard) sur une île avec un postulat si mince n’est pas chose aisée, on invente une « intrigue » parallèle et Mastroianni doit se rendre à Paris au chevet de sa femme qui a tenté de se suicider. Deneuve l’y rejoint alors qu’il le lui a interdit (comment l’a-t-elle retrouvé ? On s’en branle…). Et ils repartent sur l’île où, après quelques désagréments, une issue que l’on pressent fatale les attend, leur tentative de s’en échapper étant vouée à l’échec. A des années-lumière de son successeur La grande bouffe : les paysages, le couple vedette et c’est marre !  

JF partagerait appartement (1992), de Barbet Schroeder

 

« T’es trop bonne. C’est ton problème. Les hommes sont des porcs, même ceux qui ont l’air gentil. Tu finis toujours par te faire avoir. »

C’est l’histoire d’une nana, Alison Jones (Bridget Fonda), conceptrice de logiciels, qui rompt avec son mec Sam Rawson (Steven Weber) car il l'a trompée avec son ex-femme. Souhaitant conserver son grand appartement new-yorkais, elle se met en quête d’une colocataire. Son choix se porte sur l’effacée Hedra Carlson (Jennifer Jason Leigh). Problème : celle-ci s’avère envahissante et pour tout dire complètement secouée, alors que Sam refait surface et obtient d’Alison une nouvelle chance.

Ce film me replonge dans les désormais douloureux souvenirs du temps béni de mon adolescence où, avec mon géniteur, nous louions des films en K7 dans les vidéo-clubs lors de ses week-ends de garde de père divorcé. Dont celui-ci, donc. Qui ne vaut hélas pas tripette et peine à résister aux affres du temps. Ce n’est pas qu’il soit mal fait, loin de là mais son déroulé des plus prévisibles et le genre dans lequel il s’inscrit (thriller) le condamnent inévitablement au statut de produit de consommation courante pour soirée TV. Il n’évite pas non plus l’écueil de quelques clichés (l’apprenti violeur de Fonda est tué mais son ami voisin homo survit) ni du final grand-guignolesque. Son relatif succès au box-office reste donc un mystère. On retiendra toutefois l’interprétation des deux jeunes femmes qui, fatalement, n’échappent pas au « passage obligé » de la nudité, en particulier celle de Jennifer Jason Leigh.

Il boom (1963), de Vittorio De Sica

 

« On passe voir les pédés ? »

C’est l’histoire d’un mec, Giovanni Alberti (Alberto Sordi), qui, après avoir chanté tout l’été, se trouva fort dépourvu lorsque la bise fut venue. En gros, il s’est endetté pour financer son train de vie (et celui de sa femme, Gianna Maria Canale) et il galère un max pour trouver des prêteurs, son entourage, pas dupe, refusant de s'engager dans ses soi-disant investissements pouvant rapporter gros. Un jour, l’épouse d’un riche industriel borgne (non, ce n’est pas feu Jean-Marie…) qui a refusé de l’aider lui fait un bien étrange marché : elle est prête à lui donner une très grosse somme d’argent s’il accepte d’échanger son œil gauche, valide, contre celui en verre de son mari !

Cliché de la nana dont « l’amour » pour son mari est directement indexé sur sa capacité à lui assurer une « sécurité financière » : oui, mais ce n’est pas un cliché.

Cliché du mec « needy » qui met sa nana sur un piédestal : oui, encore, mais ce n’est pas un cliché.

MGTOW : non, du coup.

« Homophobie » latente : oui. Enfin, ce n’est peut-être pas le terme approprié étant donné qu’il n’y a pas d’hostilité, « juste » de la moquerie. Les homos (on ne disait pas encore « gays », à l’époque) sont carrément vus comme des figures folkloriques, des phénomènes de foire, appelés « pédés » (sic). Ainsi, Sordi et sa bande d’amis, une nuit, passent en voiture devant un lieu de drague homosexuel et se foutent ouvertement de leur gueule. Ce qui ne heurte pas les intéressés, qui en rient également (bon, si tout le monde est content…). Plus loin, un mec lâche, toujours sur le ton de la plaisanterie, « des pédés, il y en a dans toute l’Italie, maintenant ». Bon, comme toujours en pareil cas, on dira que « c’était l’époque ». Mais on trouvera toujours des gens pour nous dire que « c’était mieux avant ». Si on n’est pas gay (ou noir, en particulier aux Etats-Unis, ou femme ou ouvrier, voire jeune), oui, peut-être…

Glorification de la besogne laborieuse : oui (l’industriel à Sordi : « Vous voulez gagner en un an ce que nous avons gagné en un demi-siècle »).

Foi en l’humanité : definitely not (« On fait que d’la merde, quoi... », Béatrice Dalle).

Mon avis : pas mal mais des redondances avec d’autres « comédies à l’italienne » de cet « âge d’or » cinématographique, que ce soit la prestation de Sordi (toujours à mendier, qu’il s’agisse d’argent ou l’amour de sa femme) ou dans les thèmes abordés (la superficialité et l’hypocrisie des « nouveaux riches » issus du « miracle économique » italien, la cupidité, l’absence de valeurs morales), avec toutefois un côté plus sombre (le final sans espoir).       

L’agression (1975), de Gérard Pirès

 

« Ce bout de viande est dégueulasse. C’est mal cuit, c’est dur, c’est une semelle. C’est d’la merde ! » - « Ah non, c’est d’la bavette ! » - « Non, c’est d’la merde ! »

Chronique de la violence (et de la connerie) ordinaire…

C’est l’histoire d’un mec, Paul Varlin (Jean-Louis Trintignant), il part en vacances avec sa femme et leur fillette de 10 ans. Après un arrêt buffet, ils sont pourchassés sur l’autoroute par trois motards. S’ensuivent accident et bagarre, Varlin perd connaissance. A son réveil, il découvre les corps sans vie de son épouse et de sa fille. L’enquête patinant, il décide de se faire justice lui-même.

Mais pourquoi diable me suis-je laissé tenter par ce film ? Le casting, probablement, avec l’icône Deneuve, l’ambigu Jean-Louis Trintignant et Claude Brasseur. Car pour le reste, il présente deux « red flag » : l’univers des motards et leurs engins bruyants et polluants (dans mon monde idéal, ça vire direct…) et « la loi du talion ». En nous montrant des crimes horribles (notamment sur une enfant, qui plus est), on nous pousse de fait, instinctivement, à adhérer au comportement vengeur du père de famille, j’ai horreur d’un tel procédé. De Gérard Pirès, on se souvient surtout, si ce n’est exclusivement, qu’il fût « mandaté » par Luc Besson pour mettre en scène le premier volet de sa franchise putassière Taxi (encore des bolides sans respect pour notre audition et nos bronches). Il s’est bien « fait la main » ici, même filmage de virages au ras du bitume. C’est terrible mais y’a rien qui va dans ce film, il défie constamment les lois de la vraisemblance. Premier constat : à part la bagnole de Trintignant et les trois motards, y’a presque dégun sur cette putain d’autoroute. Deuxième constat : un motard parvient à voler les lunettes que Trintignant a sur le nez. Vous croyez que ce dernier remonterait sa vitre pour autant ? Que nenni ! Je continue ? Notre héros n’a pas l’air si bouleversé que ça d’avoir perdu femme et enfant, si ce n’est un peu d’énervement face à quelques questions policières. Vous en voulez encore ? Le must : ivre, il lui vient l'envie de baiser rien de moins que… sa belle-sœur ! D’accord, celle-ci a les traits de Deneuve, mais quand même… Sa belle-sœur quelques jours après un tel drame… Et vous savez quoi ? Après s’être vigoureusement débattue et sur le point de le quitter, finalement… elle accepte (la scène n’est pas montrée). On « dream » total, là… Après ça, on se tape encore une interminable course-poursuite entre nos deux tourtereaux et une palanquée de motards. Et on termine par un beau carambolage (de quoi justifier un budget et des heures d’intermittents pour les cascadeurs…) lors du « twist » final (et non, c’était pas les motards les coupables…), sur une autoroute malgré tout assez peu fréquentée. Mais que sont venus faire ces trois grands acteurs dans cette galère ?       

Atlantic City (1980), de Louis Malle

 

« Ah, vous voulez que je vous dise le surnom qu’on lui donnait dans l’temps ? « Couille molle » ! »

C’est l’histoire de Lou (Burt Lancaster), vieux truand minable d’Atlantic City. Au sein de son immeuble, il veille sur sa compagne, l'acariâtre Grace (Kate Reid) et observe de sa fenêtre sa voisine Sally (Susan Sarandon), employée au restaurant d'un casino rêvant de devenir croupière en France. Celle-ci voit débarquer son mari Dave (Robert Joy) et sa sœur Chrissie (Hollis McLaren), enceinte de ce dernier et accepte de les héberger. Dave, qui a récupéré de la drogue à Philadelphie, cherche à écouler sa marchandise et se met en contact avec Lou. Mais les hommes à qui il l’avait volé le retrouvent et l’abattent.

Alors que Roman Polanski quittait les Etats-Unis pour la France suite à l’affaire de viol sur mineure qui défraya la chronique (il est toujours à ce jour considéré comme un « fugitif »), Louis Malle fit à peu près au même moment (seconde moitié des années 70) le chemin inverse. Son Lacombe Lucien n’a en effet pas plu aux Résistants. Il se fera pardonner en 1987 avec Au revoir les enfants, énième film sur l’Occupation (au cas où on aurait oublié ou qu’on ne savait pas déjà tout). Mais avant cela, il signera donc une poignée de films au pays de l’Oncle Sam, dont cet Atlantic City. Film franco-canadien mais réalisé aux Etats-Unis avec des acteurs venus des trois pays, dont notre Michel Piccoli national dans le rôle du professeur des croupiers. La légende Burt Lancaster incarne donc un petit malfrat à la retraite un peu pathétique, tandis que Susan Sarandon interprète une employée de casino qui voit son rêve de devenir croupière brisé par l’arrivée puis l’assassinat de son mari dealer. Relativement original par son casting disparate, son scénario et l’équilibre qu’il cherche (et parvient) à instaurer entre plusieurs genres (drame, policier, romance, avec quelques touches de comédie), le film se laisse suivre sans déplaisir. Lion d'or à la Mostra de Venise et sélectionné en 2003 par le National Film Registry pour conservation à la bibliothèque du Congrès des États-Unis. Pas mal pour un « Frenchy » ! 

La mariée était en noir (1968), de François Truffaut

 

« Le nez est formidable. Et la bouche… Si j’étais écrivain, j’en ferai un roman. »

Une femme en Kohler…

C’est l’histoire d’une meuf, Julie Kohler (Jeanne Moreau), qui n’a qu’une idée en tête : se venger des cinq types (Claude Rich, Michel Bouquet, Michael Lonsdale, Charles Denner et Daniel Boulanger) qui, accidentellement, ont tué d’un coup de carabine son mari le jour même de son mariage. Ils vont passer un sale quart d’heure…

Très bon film « qualité France », efficace, par le parangon d’une « vague » dont on se demande ce qu’elle a ici de « nouveau ». Sorti en avril 1968, un mois avant le joli mois de mai qui bouleversa l’Histoire. Comme dans Fahrenheit 451 deux ans auparavant, Bernard Herrmann, compositeur attitré d’Alfred Hitchcock, signe la musique. La figure tutélaire du « maitre du suspense » y est ici cependant moins prégnante. Le casting est royal, chacun des cinq coupables ou complices de l’assassinat initial du marié, montré en flashbacks, venant faire son tour de piste, à l’exception du moins célèbre Daniel Boulanger. Les meurtres de Bouquet et Lonsdale, précédés d’une agonie, sont particulièrement atroces et démontrent la volonté sans faille ainsi que l’absence de la moindre émotion de Jeanne Moreau. Celui de Rich, par contre, est totalement lunaire : il prend le risque d’enjamber la rambarde du balcon pour aller récupérer l’écharpe de Moreau sur l’auvent alors que n’importe qui de sensé aurait utilisé un long bâton tel un balai, par exemple. Les deux derniers crimes ne sont quant à eux pas montrés. Truffaut, dans le déroulé comme dans le dénouement, a pris quelques libertés avec le roman de William Irish dont le film s’inspire, écrivain déjà adapté au cinéma par… Hitchcock (Fenêtre sur cour) et… Truffaut lui-même (La Sirène du Mississipi, l’année suivante). Comme quoi, tout se tient. Bon, voila un film français simple, sans prise de tête, pour une fois. De la belle ouvrage.

L’argent de la vieille (1972), de Luigi Comencini


« Hé, Jolanda ! Regarde-moi ça, si maman te voyait dans cette tenue… Avec le cul à l’air devant tout le monde… »

C’est l’histoire d’une milliardaire américaine, dite « La vieille » (Bette Davis, morte à Neuilly), qui parcourt le monde au gré de ses envies. Passionnée par un jeu de cartes appelé la « scopa », qui nécessite mémoire et réflexion, elle profite de ces escales pour y jouer avec des personnes peu fortunées, voire nécessiteuses, afin de leur prouver sa supériorité. Elle leur prête une mise de départ pour qu’ils puissent participer et la récupère sans coup férir par ses victoires successives. A Rome, elle s’est entichée du couple formé de Peppino (Alberto Sordi) et Antonia (Silvana Mangano), soutenus par tout le bidonville dans lequel ils résident, qui espère leur victoire pour en partager les gains. Les parties s’enchainent dans la somptueuse villa de la milliardaire.
 

Ah, tiens, c’est bon, ça. Ces « Ritals » ont visiblement tout compris. Faire passer des messages, poser un regard lucide sur leurs contemporains, livrer une analyse de la société, dans le contexte historique et social de l’époque, le tout en évitant le manichéisme et le sentencieux plombant (Bong Joon-ho a dû prendre des notes). Cet Argent de la vieille bénéficie d’un pitch original et nous plonge dans l’univers des jeux de cartes, plus précisément cette « scopa », une sorte de belote mettant aux prises deux équipes de deux joueurs. Ces parties sont une allégorie de la lutte des classes et du combat entre le capitalisme impérialiste américain, incarné par « La vieille », et le (lumpen)prolétariat italien, qui prend les traits du couple Sordi – Mangano. Ce dernier est soutenu, y compris financièrement pour les mises de départ, par tout un bidonville, filmé sans misérabilisme ni démagogie, avec tendresse et moquerie mais aussi par les domestiques de la milliardaire. Il n’y a pas les gentils pauvres d’un côté et la méchante « vieille peau » friquée de l’autre. Enfin, si mais c’est plus compliqué que ça. Si les premiers veulent gagner par cupidité, la motivation de la seconde, bouffie d’orgueil, est de démontrer sa supériorité. A l’arrivée, cette course effrénée pour le profit et cet argent qui fait décidément tourner les têtes ne fait aucun vainqueur mais que des vaincus, symbolisée par un « twist » final inattendu (que les plus attentifs et astucieux auront peut-être deviné), où le personnage de la fille ainée du couple de prolos, qu’on pensait secondaire, révèle toute son importance. En dépit de quelques facilités (la villa qui surplombe le bidonville, le contraste entre la Rolls-Royce de la milliardaire et la mini-camionnette toute pourrie de Sordi, OK, on a compris les images…) et d’une séquence un peu lourde et longuette où Sordi fait (à nouveau) le « clebs » en suppliant Mangano de le pardonner d’avoir foiré les parties de cartes, ce film est un très bon moment et un bel exemple de « comédie à l’italienne » réussie.

L’Avventura (1960), de Michelangelo Antonioni

 

« Mais pourquoi n’y a-t-il que des femmes ? » - « Aucun paysage n’est aussi beau qu’un corps de femme. » (*)

C’est l’histoire d’un mec, architecte (Gabriele Ferzetti) et de deux nanas à « donner la trique » (Lea Massari et Monica Vitti). Le mari, la femme, l’amante, épisode 638 ? Pas tout à fait. Ferzetti est maqué avec Massari mais lors d’une excursion en yacht avec des amis qui les mène sur les îles Éoliennes (Sicile), celle-ci disparait mystérieusement. Lors des recherches pour la retrouver, il s’éprend de Vitti, confidente de Massari et présente au moment des faits.

Et mon vier, Madame Olivier, encore un, de « grand film précurseur » chiant à mourir… Et longuet (2 heures 20), en plus de ça. D’ailleurs hué (surtout par les Italiens) lors du Festival de Cannes 1960, où il remporta malgré tout le Prix du jury, puis réhabilité au fil des années (surtout par les Français). Mais la première impression est souvent la bonne. Donc voilà. Ah, pour ça, les images sont belles, pas de souci là-dessus. Bruit du vent et des clapotis, paysages, plans en plongée, c’est magnifique et ça l’aurait été encore plus en couleurs, assurément. Et la musique est bonne, bonne-bonne-bonne, comme dirait l’autre. Mais assez vite, acteurs comme spectateurs finissent par se ficher comme d’une guigne du sort de Massari (dont on ne saura rien) et on bifurque vers une énième variation sur les thèmes « fuis-moi j’te suis, suis-moi j’te fuis » et « la vie, l’amour, c’est compliqué » entre le mec « needy », comme on dit aujourd’hui (y’a que de ça dans ces films, c’est ça le patriarcat ?) et la nana qui minaude et ne sait pas ce qu’elle veut (Vitti, dans le même registre que dans L’éclipse, dernier volet de la trilogie dite de « l'incommunicabilité » de son compagnon de réalisateur). Las. Allez, tant pis si je passe (encore) pour une « buse » mais pour moi, c’est « no way »…

(*) On est bien d’accord. Enfin, ça dépend quand même de la femme en question, en particulier son poids, ses mensurations et son âge…     


Le topo de Monica Bellucci :

La sirène du Mississipi (1969), de François Truffaut

 

« Quel jour est-on, aujourd’hui ? » - « Vendredi » - « Dommage que ce soit pas dimanche. Avant de vous connaitre, j’aimais pas les jours fériés. Maintenant, je commence à détester les jours ouvrables… »

C’est l’histoire d’un mec, Louis Mahé (Jean-Paul Belmondo), riche héritier de La Réunion, qui se fait livrer Catherine Deneuve (Julie Roussel) pour la marier, comme ils l’ont convenu lors de leur correspondance via les petites annonces matrimoniales. Et ben, ça va, la vie, oui ? Mais patatras : elle se révèle ne pas être celle qu’il attendait et après leur mariage, elle s’enfuit avec quasiment tout son argent, ayant mis ses comptes en commun avec elle. Dès lors, avec la sœur de la véritable Julie Roussel, disparue, il engage un détective privé (Michel Bouquet) pour retrouver la voleuse en fuite.

Et là, à la lecture de ce synopsis, vous vous dites « super, un polar avec du suspense, des poursuites, des rebondissements, on va se régaler ». Pas si vite. Un film qui débute comme une comédie romantique, qui se poursuit (en effet mais pas longtemps) comme un polar et qui se termine… en eau de boudin (fun fact : dans le même chalet où Depardieu, Carmet et Blier père se cailleront les miches dix ans plus tard dans Buffet froid). SPOILER ALERT : Belmondo retrouve Deneuve avant le privé (Bouquet), par hasard, en la voyant dans un reportage télévisé. Et après, on tourne en rond, y’a évidemment du verbiage auteurisant (on ne se refait pas)… Histoire d’amour, encore et encore, « tu m’as trahi mais je t’aime quand même » Vs. « on n’a plus un rond, vais pas pouvoir rester (*) mais tu m’attendris alors finalement… ». Mais « Bébel » (né à Neuilly) et Cathy (qui nous montre furtivement sa poitrine dénudée en deux occasions, j’aurais jamais cru…) sur la même affiche, ça ne se refuse décemment pas. Les voir est une joie et une souffrance (Truffaut est tellement fier de cette formule qu’il la réutilisera dans Le dernier métro). Le premier nous a quitté en 2021, on souhaite à la seconde de durer aussi longtemps que sa maman, Renée Simonot, décédée en 2021 à l’âge canonique de… 109 ans. Quant à vous, M. Truffaut, il ne vous reste plus que Tirez sur le pianiste et La mariée était en noir pour me prouver votre « génie » (bâillements…), seuls La femme d’à côté et surtout Fahrenheit 451 (où vous singez votre maître Hitchcock) ayant retenu mon attention pour le moment.

(*) Super, le cliché de la femme vénale… Ah, on me dit dans l’oreillette que ce n’est pas un cliché mais la réalité. Dont acte.

Une vie difficile (1961), de Dino Risi

 

« J’aime la politique car quoi qu’en pense ta hyène de mère, la politique est partout dans la vie. »

C’est l’histoire Silvio Magnozzi (Alberto Sordi), membre des Partisans, combattant avec la Résistance italienne contre les forces nazies et fascistes lors de la seconde guerre mondiale. Il se fait surprendre dans un hôtel près du lac de Côme par un soldat allemand. Alors que celui-ci allait l’abattre, il est sauvé in extrémis par Elena (Lea Massari), la fille du propriétaire de l'hôtel, qui tue le soldat à l’aide d’un fer à repasser. Elle fournit à Silvio une cachette sûre, le moulin qui appartenait à ses grands-parents décédés.

On (« est un con » mais en l’occurrence, c’est moi, donc comprendre « je »…) ressent une petite forme de jubilation après avoir vu un bon film, comme lorsqu’on découvre quelque chose de rare et d’agréable. Surtout après plusieurs essais infructueux. Comme quoi, quand le sujet me parle, que l’interprétation est au rendez-vous et que le récit va droit à l’essentiel, sans se perdre en longueurs ou scènes inutiles, ça roule tout seul. Une vie difficile se révèle illico comme mon Dino Risi préféré à cette étape de mon parcours dans sa filmographie, Parfum de femme et Le fanfaron m’ayant déçu. Il retrace environ quinze ans de la vie d’un homme pétri d’idéaux progressistes, interprété par l’excellentissime et protéiforme Alberto Sordi (peut-être le meilleur de ces acteurs du cinéma italien de cette époque), tiraillé entre ses responsabilités de mari et de père de famille et le respect de ses convictions politiques. Sa compagne n’est autre que Lea Massari, encore une belle « plante », elle aussi convaincante dans divers registres, de l’épouse éplorée à la « chipie » hautaine. Le film a de nombreux points communs avec d’autres de cet « âge d’or » du cinéma italien (fin des années 50 – milieu des années 70, en gros) : fort ancrage dans le (riche) contexte historique et social italien (fin de la seconde guerre mondiale, référendum sur la Monarchie, « boom » économique des années 60, plus tard les « années de plomb »…), regard désenchanté sur la société, difficulté de mettre ses idéaux en accord avec la réalité de la vie quotidienne, critique acerbe du triumvirat (souvent lié) politicien corrompu – grand industriel qui l’est tout autant – clergé. À ce titre, l’homme d’affaires à la tête d’un empire qui tente en vain de soudoyer Sordi, journaliste communiste, n’est rien de moins que le portrait craché de Berlusconi avec vingt ans d’avance. Mais le film n’a rien de « militant », Risi, comme d’autres compatriotes réalisateurs, étant réticent à cette démarche. C’est donc en état d’ivresse, pour les faire passer avec plus de légèreté, que Sordi exposera ses vérités (que je fais miennes), allant jusqu’à faire exploser sa frustration en crachant sur les limousines qui passent (superbe scène sur la promenade de Ronchi, à Marina di Massa, bien qu’elle soit censée se dérouler à Viareggio). Une vie difficile repose sur le schéma classique de la femme recherchant la sécurité matérielle (sans toutefois être vénale) auprès d’un époux « solide et responsable » et d’un homme plus fantasque, attaché à ses rêves et ses idées, se rabaissant en « mendiant » l’amour de sa femme (tel Jacques Brel dans son Ne me quitte pas). Là comme dans d’autres domaines (productivisme effréné, esprit moutonnier, soumission à l’autorité mais paradoxalement grande indiscipline personnelle…), les choses n’ont pas beaucoup changé. Désespérants, les gens ! De vrais hamsters dans leur roue (ils doivent penser comme le cycliste, qu’ils vont tomber s’ils s’arrêtent de pédaler…). En particulier en Italie (y'a qu'à voir leurs dirigeants actuels...), comme le déplorait en 2010 Mario Monicelli, quelques mois avant son suicide (cancer de la prostate en phase terminale) : « Ce qu'il n'y a jamais eu en Italie, c'est un grand coup de pied dans la fourmilière, une belle révolution, ce qui ne s'est jamais produit en Italie… Il y en a eu en Angleterre, il y en a eu en France, il y en a eu en Russie, il y en a eu en Allemagne. Partout sauf en Italie. Donc il faut quelque chose pour vraiment racheter ce peuple qui a toujours été soumis, qui a été esclave pendant 300 ans ». Bon, ceci dit, ces révolutions n’ont pas changé grand-chose à l’arrivée, on en est tous plus ou moins au même point. En attendant, délectez-vous donc de ce très bon film (en V.O only) où humour, tendresse et satire se conjuguent à merveille.